Edouard Balladur, une élégance intemporelle

La semaine dernière, l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur (1929-), entouré de sa famille et de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, a accompagné en sa dernière demeure son épouse, Mme Marie-Josèphe née Delacour (1934-2025). L’occasion d’apercevoir un homme naturellement marqué par les années, mais dont l’allure et l’élégance n’ont pas varié d’un iota. Silhouette impeccable, à travers l’épreuve, l’ancien chef du gouvernement a donné l’image d’une dignité intacte, fidèle à ce style fait de retenue, de distinction et de constance qui demeure sa signature.

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Quel beau manteau droit, à boutons cachés, dans ce coloris juste et sans concession : le noir, accompagné d’une écharpe elle aussi noire. Des teintes que l’on trouve rarement réunies dans une garde-robe ordinaire, mais que l’on peut convoquer sans hésitation lorsque la gravité de l’instant l’exige. Elles témoignent d’un vestiaire longuement pensé, étudié, construit autour d’un principe simple et souverain : celui de la dignité.

La photo ci-dessous permet d’apprécier de manière plus précise ce manteau taillé dans un drap d’une grande qualité, un beau peigné de tradition tailleur. Les boutons, avec leur ménisque caractéristique en creux, signent une réalisation d’inspiration Savile Row. N’était-ce pas chez Henry Poole & Co, le célèbre tailleur anglais, que l’on disait l’ancien Premier ministre s’habiller ? Cet atelier, réputé pour son sur-mesure classique et sa coupe irréprochable, figure parmi les adresses les plus respectées de la tradition sartoriale anglo-saxonne.

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François Bayrou, manifestement remis de sa récente grippe, avait opté pour un pardessus raglan décliné sur un très beau camaïeu de bleus, ensemble d’une réelle distinction. On ne saurait toutefois trop lui conseiller, afin de se prémunir contre les rechutes saisonnières qui l’ont fait vaciller dernièrement, d’y adjoindre une écharpe et une paire de gants : le raffinement n’exclut pas la prudence.

Nicolas Sarkozy, pour sa part, avait choisi un costume rayé d’un excellent niveau de formalisme. On pourrait néanmoins se permettre de lui glisser, à l’oreille, qu’un manteau d’une coupe légèrement moins ajustée mettrait moins en valeur — ou plutôt moins en évidence — sa poitrine singulièrement bombée.

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Et vous le savez, je ne saurais m’adonner à l’exercice de la chronique funéraire sans vouer, au passage, quelques silhouettes inappropriées aux gémonies, ces touristes égarés entre deux emplettes, surgis là par malentendu vestimentaire. Et cette fois encore, pour votre plus grand plaisir, et surtout pour l’humour, voici quelques grands gagnants.

Mais qui a donc pu souffler à Michel Barnier que ce genre de grolles — pardonnez-moi l’expression — était de circonstance ? On imagine sans peine Édouard Balladur, s’il avait eu ce jour-là le loisir de s’attarder sur ce détail, lever les yeux au ciel avec cette réserve éloquente qui lui est propre.
Quant à savoir si cette silhouette constitue une publicité très convaincante pour Lacoste, la question mérite d’être posée. Enfin Michel, tout de même !

À sa décharge, il neigeait ce jour-là, et l’on peut concevoir qu’à 75 ans la crainte de la chute prenne le pas sur les considérations esthétiques. Dans de telles circonstances, une bonne canne eût sans doute constitué un rempart plus sûr que des runnings. Mais elle aurait trahi un âge que sa campagne législative se refuse à afficher…

Pour ma part, allant moi-même à pied au travail en ces journées singulières, j’avais choisi des Paraboot à semelle de gomme : la sécurité, certes, mais sans renoncer à une certaine tenue.

Quant à Valérie… je conçois volontiers qu’elle doive encore éponger les frais de sa campagne présidentielle (4,78%) et que, pour cette raison, elle ne puisse s’autoriser que les allées de La Halle aux Vêtements (où j’habille moi-même mon fils, afin que les esprits chagrins ne me taxent point de prétention). Mais enfin, Valérie. Une parka vert militaire sur un pantalon de smoking, pour conclure l’ensemble par une antique paire de bottines MARRON genre Minelli ? Était-ce bien la tenue appropriée pour venir rendre hommage au plus élégant et raffiné des hommes politiques français ? Vraiment… vous n’aviez rien de mieux dans votre penderie ? Cette photo est d’une tristesse confondante.

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Éric Zemmour était également présent. C’est d’ailleurs le seul à avoir pensé aux gants. En un jour de neige, voilà qui relève presque de la pensée logique, et mérite d’être signalé. On pourrait toutefois envisager de lancer une souscription afin de lui offrir mieux que ceux de Jean Valjean.

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Mais enfin, évacuons ces sujets fâcheux et revenons à Édouard Balladur, que j’eusse tant aimé pouvoir interviewer. J’avais, par l’entremise de M. Fillon, sollicité une audience ; elle me fut poliment refusée. C’est grand dommage, mais l’on sait combien ce sujet jugé vaniteux qu’est l’élégance agit souvent comme un repoussoir dans l’univers politique.

J’ai néanmoins retrouvé deux photographies de l’homme, prises il y a quelques années : sur l’une, il porte une gabardine de mi-saison, d’une simplicité et d’une élégance exemplaires ; sur l’autre, un manteau plus rare, à mi-chemin entre la ville et la campagne, composé de petits chevrons gris, sorte de tweed fin et ras. Un choix peu commun, certes, mais peut-être justement versatile, et révélateur d’un goût sûr, indépendant des modes comme des convenances.

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Un goût sûr, qu’atteste précisément cette photographie. Ce costume-là, chacun devrait l’avoir dans sa garde-robe : la démonstration éclatante que la simplicité, lorsqu’elle est tenue dans le bon ton, demeure la forme la plus aboutie de l’élégance, n’est-ce pas ?

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J’ai également saisi cette image, plus enjouée. La légère vibration que l’on y perçoit est très probablement due à l’armure du tissu, de type caviar — que l’on nomme aussi œil-de-perdrix — laquelle engendre à l’écran une tension pixelisée, phénomène que l’on retrouve dans certains Prince-de-Galles. Des trames qu’il convient d’éviter pour quiconque est destiné à être souvent photographié ou filmé.

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Chez l’homme, la règle semble immuable : veste trois boutons et poche ticket. Un style acquis une fois pour toutes, et jamais remis en question. Une constance qui force l’admiration. Ce camaïeu de gris sous la veste est bien pensé et travaillé, juste questionné par la veste mastic. C’est sobre. Un peu l’élégance de Von Bulow.

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Le meilleur pour la fin est probablement cette image d’Édouard Balladur alors Premier ministre, recevant sur le perron de Matignon l’empereur Akihito du Japon, lors de sa visite officielle en France le 3 octobre 1994, un moment solennel gravé dans les archives diplomatiques.

Il est alors en costume croisé, d’un statut supérieur, à l’égal de celui de l’Empereur, dont j’avais vanté la suprême élégance il y a quelques années. Chez Édouard Balladur, on remarquera qu’importe l’époque, il présente toujours une allure classique, sans excès. Des lignes sobres, non outrées, peu influencées par les modes : un pantalon ni trop large ni trop étroit, une veste ajustée sans excès, des revers de dimension moyenne, etc. Il en résulte une pérennité de l’image impressionnante — celle d’un homme pour qui l’élégance reste un art de constance, plutôt qu’un caprice. Un bel Art de Vivre.

Belle et bonne semaine élégante. Julien Scavini

Knize

Comme tous les ans, je regardais le Concert du Nouvel An en direct sur France 2, moment incontournable de chaque 1er janvier. Un délicieux moment qui lance normalement bien l’année. C’est Yannick Nézet-Séguin qui était à la baguette. Le Québécois, fidèle à son tempérament, souhaitait dépoussiérer les habitudes. Ce fut fait avec légèreté, et sans provoquer chez moi la moindre polémique, contrairement à ce qui s’est produit ailleurs. Entre les ultra-modernes, qui auraient voulu qu’il arrive avec des plumes, et ceux qui rêvent encore d’un Wilhelm Furtwängler, il faut savoir trouver une mesure raisonnable.

Bon sa jaquette bleue était… bleue. Tout le monde sait ce que je pense des jaquettes bleues. Avec une chemise noire. Le matin…? Avec une ceinture sous le gilet? Un bouton bijou pour la fermer, une large broche remplaçant la cravate dans le col de la chemise : les artistes ont droit à la fantaisie, non ? Même si l’on est en droit de lever les yeux au ciel, comme devant les amusantes inepties de Salvador Dalí… Si ça l’amuse, au fond, ce n’est pas très important.

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Je voulais surtout vous parler de l’émission qui suivait : Escapade viennoise, avec le bon Stéphane Bern. Qui par ailleurs a lancé sa marque de t-shirt. J’avais prévu de vous en parler, puis je me suis dit qu’il fallait continuer d’écrire sur des choses élégantes. (Surtout qu’en plus 2 euros par vêtement vont à la SPA). Stéphane Bern avait fait un choix vestimentaire plus judicieux pour son escapade viennoise : veste autrichienne et cape, dans des coupes moins étriquées que les années précédentes, ensemble cohérent pour aller à Vienne. Pas renversant d’allure, mais intéressant. Mais ce n’est toujours pas de lui que je veux vous parler.

Un court extrait de l’émission l’a conduit à visiter le tailleur Knize. J’ai toujours trouvé cette émission intéressante, là je l’ai trouvé formidable. Enfin un projecteur orienté sur un tailleur, qui plus est une institution, une vraie. Comme il en reste peu dans le monde. Une de ces boutiques où la poussière est tombée et où rien n’a bougé. J’aime. J’ai été captivé par ce segment, notamment en apprenant que le délai normal pour une queue-de-pie sur mesure est d’un an. Un an ! Voilà qui fait relativiser quand certains clients râlent au bout d’un mois et demi chez moi.

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Monsieur Rudolf Niedersüß, le tailleur et gérant n’a pas souhaité évoquer à l’écran le prix de la queue-de-pie sur mesure, précisant simplement qu’en prêt-à-porter, c’était évidemment moins onéreux. Et il se trouve que c’est précisément là que j’envoie mes clients lorsqu’ils cherchent une queue-de-pie. Sur le papier, je pourrais en réaliser avec mes ateliers. Mais je sais à quoi cela doit ressembler quand c’est bien fait — notamment ce gilet blanc qui ne doit surtout pas dépasser sous la veste, sur quoi le tailleur de Knize a lourdement insisté — et je ne suis pas convaincu de disposer aujourd’hui des moyens techniques pour atteindre ce niveau. Alors, quand un client me parle d’habit, je l’envoie chez Knize. Tout simplement.

L’émission nous a permis de voir Stéphane Bern essayer l’habit. Le résultat était remarquable. Oui : remarquable. Il faisait lui-même remarquer, « l’habit est bien conçu pour être aussi beau sur un corps aussi mal fichu. » Un frac remarquable d’allure !

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Parlons donc de Knize, cette institution tailleur.

Fondée en 1858 à Vienne par Josef Kniže, la maison Knize fabriquait à l’origine des vêtements utilitaires : habits d’équitation, tenues de chasse, uniformes civils. Rien de spectaculaire. Cette rigueur sera récompensée en 1888, lorsque Knize obtient le titre de tailleur de la cour impériale austro-hongroise. Au fil des décennies, Knize devient une référence absolue pour une clientèle exigeante et cultivée : aristocrates, industriels, artistes, intellectuels. François-Joseph, Edouard VII, Sigmund Freud, Gustav Klimt, Jean Cocteau, Clark Gable, et même Marlene Dietrich. La coupe y est simplement classique et raffinée. Maison de tradition anglaise, elle se spécialise notamment dans les habits de cérémonie, et particulièrement la queue-de-pie, qui est encore portée là-bas, soutenant l’activité commerciale.

Après la mort du fondateur en 1880, son fils et un associé reprennent l’affaire, puis Albert Wolff, venu de Poméranie, prend les rênes en 1885. C’est ensuite la famille Wolff qui développe la maison jusqu’à la période de l’entre-deux-guerres. Pendant l’ère nazie, la famille Wolff-Knize, qui était juive, dut fuir l’Autriche. La boutique viennoise fut gérée par le personnel jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1970, un ancien apprenti de Knize, Rudolf Niedersüß, entre dans l’entreprise, y prend des parts en 1976 et, deux ans plus tard, fusionne Knize avec l’atelier C. M. Frank, autre maison viennoise prestigieuse. Aujourd’hui, Rudolf Niedersüß est le dirigeant de la société.

Si des vedettes internationales se sont habillées chez Knize, c’est que la maison avait fondé des succursales, à New-York et aussi à Paris, la capitale du bon goût. L’atelier parisien était situé au deuxième étage du 146, avenue des Champs-Élysées. C’est Frédéric Wolff-Knize qui était le maitre tailleur des lieux. Cette adresse a existé de la fin des années 1920 à 1972. L’architecte autrichien Adolf Loos (1870-1933) conçoit cette succursale vers 1927 dont voici un cliché charmant de cet endroit disparu :


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Mais justement, si l’on parlait de l’architecte Adolf Loos, un de mes préférés alors étudiant en architecture. Un architecte savant ! Si Knize est une maison à part, c’est aussi parce que son écrin viennois fut conçu par Adolf Loos, figure majeure de l’architecture moderne. Pour Loos, l’ornement inutile est une faute morale. Il a beaucoup écrit là-dessus, à la fois d’ailleurs en architecture mais aussi amusant que cela puisse paraitre, sur le vêtement. En même temps, on ne peut absolument pas le catégoriser comme un moderniste au même titre que Le Corbusier. Il y a chez Loos une profonde admiration de l’esprit « cosy » anglais en même temps qu’un immense respect pour les savoir-faire de la pierre et du bois entre autres. Ses intérieurs reflètent particulièrement cet esprit dual, entre une épure des volumes et une attention à la qualité, sans pour autant verser dans l’Art Déco. Il est plus novateur que l’Art Déco, bien moins académique.

Dès 1913, Loos transforme la boutique Knize de Vienne en manifeste architectural. La façade, en granit sombre, est austère, presque sévère. Elle ne cherche pas à attirer l’œil, mais à poser une autorité. À l’intérieur, tout est pensé dans un savant esprit anglais qui ne renie par l’esprit Biedermeier : marbres, bois précieux, vitrines en laiton et verre, cuir, velours, sols feutrés, miroirs savamment placés. L’espace du premier étage évoque davantage un club anglais ou un cabinet de travail qu’une boutique commerciale, surtout avec ses variations de hauteurs, ses réduits, ses petits passages. Loos conçoit également les luminaires : ses suspensions polyédriques sont devenues emblématiques, et traite les matériaux avec la même exigence qu’un tailleur traite un drap de laine. Rien n’est décoratif, tout est fonctionnel et proportionné.

La boutique ancienne est petite et mène par un escalier intérieur à de beaux volumes très modulés. Toutefois, Knize s’est étendu et d’autres surfaces plus modernes se sont agrégées autour. Voyez quelques clichés des parties anciennes :

Pour aller plus loin avec Loos, voici quelques images d’autres intérieurs. Une œuvre marquée par un grand ascétisme du dessin, mêlé à une vision presque sensuelle du confort. Une opposition curieuse de chaud et de froid.

Mon seul regret, lorsque j’étais à Vienne en février 2020 — juste avant le Covid — fut de ne pas être entré chez Knize pour y acheter une chemise et une cravate. Certes, la chemise aurait été différente des miennes. J’aurais pu prendre une simple chemise blanche, uniquement pour le plaisir de voir cette belle étiquette dans ma penderie. Certaines maisons méritent ce genre de plaisir inutile. J’avais allègrement photographié l’institution, en voici un aperçu :

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Dernière illustration reprise du site de Knize : le smoking, la queue-de-pie, ou « habit », le stroller.

Je vous souhaite une belle et heureuse année 2026. Avec cette citation de Diderot trouvée dans une papillote en chocolat : « L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur d’un plus grand nombre d’autres. » Avec ce long article, c’est un bon début.

Belle année, bonne semaine, Julien Scavini

Les habits iconiques de Philip Mortimer

Cela fait bien deux décennies que, régulièrement, j’entends parler d’une adaptation de Blake et Mortimer sur grand écran. Et puis… rien. Un projet chasse l’autre, un réalisateur est annoncé, puis se retire, et la montagne accouche d’une rumeur…

Blake et Mortimer, pour moi, c’est d’abord un souvenir d’enfance. Ma mère me les achetait quand j’étais petit. J’aimais ces aventures en ligne claire, ce rythme étrange, solennel, presque théâtral, de deux Britanniques figés dans une époque qui n’existait plus. Si je me suis mis à dessiner ainsi, avec cette obsession de la netteté et de la construction, c’est bien parce que je lisais Jacobs. Enfin… « lisais » est peut-être beaucoup dire. Enfant, je musardais plutôt entre les cases. Je regardais les décors, les silhouettes, les attitudes.

Récemment, j’en parlais avec un client cinéaste. Très vite, il me pose la question qui semble s’imposer :
Mais vous le tournez en français ou en anglais ?
Anglais, ai-je répondu spontanément. Quelle question. Ils sont anglais. Ils vivent à Londres. (Et puis dans ma tête, je pense plus à une adaptation élégante, parfaite pour Arte, plutôt qu’à un blockbuster. Donc l’élégance des choses me poussent au respect. De la langue?)

Mais justement, à y réfléchir, ce n’est pas si simple. Blake et Mortimer est peut-être avant tout une bande dessinée profondément francophone… pour anglophiles. Une Angleterre rêvée, reconstruite, filtrée par le regard d’un auteur belge, nourri de théâtre, d’opéra et de classicisme. Alors peut-être faudrait-il tourner en français. Ou alors faire parler des Anglais en français, avec un accent. Mais les accents au cinéma ne fonctionnent pas toujours. Ils deviennent vite des artifices, voire des caricatures.

Bref, cette conversation, amusante en apparence, m’a fait réfléchir plus que prévu.

Et puisque je suis tailleur, ce sont les vêtements qui m’ont immédiatement intéressé. Plus précisément ceux de Mortimer. Blake, lui, est souvent en uniforme : aviateur, officier, figure de l’État. Mortimer est un civil. Un savant, certes, mais un homme qui circule dans le monde ordinaire. C’est là que tout se joue.

Si Blake et Mortimer devait exister à l’écran, la vraie question serait peut-être celle-ci : comment habiller Mortimer ?

Je l’ai donc observé de plus près. Vraiment. Et j’ai découvert quelque chose d’assez troublant : Mortimer n’a pas de barbe en fait. Sans moustache, ce n’est pas une barbe. C’est un collier de barbe. Un genre Robert Hue avant l’heure. Rien que cela, ce sera difficile à assumer pour un acteur. Il n’y a guère plus anti-sexy, non ? Et pourtant, Blake et Mortimer ont un certain charme. Un charme discret, intellectuel, très britannique dans l’esprit — qu’il faudra absolument préserver. Le voilà notre pinçon, dans un dessin plus années 70 que 50, il part au Japon là :

Mais laissons un instant la pilosité faciale. Revenons à l’essentiel : les vêtements. Ceux qui font Mortimer. Ceux qui le rendent immédiatement reconnaissable, même vu de dos, même réduit à une silhouette.

Deux ensembles dominent. Le manteau. Et l’ensemble dit « sport ». C’est là que Mortimer devient iconique. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant. Observons encore cette image sortie de La Marque Jaune, l’album fétiche :

Je me suis amusé à dessiner Mortimer plus précisément. À l’observer. Et ce faisant, je me suis heurté à une limite inhérente à la bande dessinée classique — et plus encore à la ligne claire. Dans une BD, la mise en couleur s’effectue par aplats. Il n’y a pas de place pour la texture.

  1. La technique n’est pas celle de l’aquarelle.
  2. Elle ne laisse aucune place aux nuances de gris. Il n’y a pas — ou si peu — d’ombres. La couleur est franche, posée, presque conceptuelle.

Mais de mon côté, avec un ordinateur et Photoshop, je peux faire exactement l’inverse. Je peux introduire de la matière. De la vraie. De la fibre, du grain, de l’irrégularité. Comme Rosace l’avait très justement fait dans Croquis Sartoriaux, en comprenant que le vêtement dessiné n’est pas une fin en soi, mais une suggestion.

Je me suis donc dit ceci : ce que Jacobs a dessiné à plat, moi je peux choisir de l’interpréter en texture.

La veste : clé du personnage

Le cœur du sujet, c’est cette veste sport à trois poches plaquées. Une pièce extraordinairement britannique, extraordinairement civile, et fondatrice du personnage. Elle n’est probablement pas coupée dans un tweed verdâtre uni. Pourtant, de loin, c’est exactement ce qu’elle donne à voir. Ce paradoxe est intéressant. Cela suggère un micro-motif, quelque chose qui se fond à distance. Or, qu’est-ce qui se portait abondamment dans les années 50–60 pour les vestes sport à motifs discrets ? Le gun tweed vu sur Simon Crompton ci-dessous.

Des petites harpes de couleurs variées, organisées en pieds-de-poule minuscules, sur un fond neutre. À distance : une masse calme. De près : une richesse graphique. Exactement ce que Mortimer incarne. Sa veste est donc, à mes yeux, très certainement coupée dans un gun tweed. Et puisqu’il porte un pantalon marron, il est logique qu’on retrouve dans la veste une pointe de brun, pour construire un camaïeu cohérent, savant, mais jamais démonstratif.

Mais il est probable à l’inverse ce ma démonstration, que dans un adaptation cinéma, cette finesse d’analyse soit gommée au profit d’un gros tweed vert d’eau, plus stéréotypé et de lecture plus simple à l’écran.

Dernier détail intéressant de cette veste, elle n’a qu’un seul bouton devant. Voir ci-dessous. Choix de facilité graphique certainement. Et peu ou pas aux manches suivant les albums.

Le pantalon : la stabilité

Le pantalon, lui, est plus simple. Une flanelle marron. Épaisse. Solide. Sérieuse. La flanelle est le tissu du savant britannique par excellence : chaude, mate, rassurante. Elle ancre Mortimer dans le réel, dans le quotidien, face aux délires technologiques et aux menaces extraordinaires qu’il affronte.

Les chaussures : hérésie ou francophilie ?

Aux pieds, Jacobs dessine des richelieux. Puis des derbys. Et là, je ne peux m’empêcher de sourire. Les derbys trahissent une vision continentale de l’élégance britannique. Une Angleterre interprétée. Et c’est très bien ainsi : cela fait partie du charme.

Chemise et nœud papillon

La chemise, de son côté, n’est pas blanche. Elle est écrue. Je l’imagine volontiers coupée dans un twill coton-laine, ce qui explique cette teinte chaude, légèrement sourde, et son tombé plus doux qu’un coton sec.

Quant au nœud papillon… il change de couleur tout le temps. Liberté absolue. J’ai donc choisi de le représenter dans une soie à léger motif cachemire. Une fantaisie contenue, presque intellectuelle, qui rappelle que Mortimer n’est pas un militaire, mais un homme de pensée.

On remarquera avec amusement dans toutes La Marque Jaune que le trait de la boutonnière du revers se retrouve parfois à droite… Et est absent à gauche! Diantre.

Le manteau

Ah, le manteau. Je regrette que les nouveaux dessinateurs de la franchise ne l’aient pas mieux observé comme je l’ai fait. Car ils le dessinent presque tous n’importe comment. C’est d’ailleurs l’écueil récurrent des « nouveaux » Blake et Mortimer — que je ne trouve pas élégants, il faut bien le dire : une caricature esthétique des années 50, parfois jusqu’au grotesque. Comme si l’époque se résumait à quelques clichés visuels empilés sans compréhension réelle des vêtements.

Or ce manteau, précisément, mérite mieux. Il est coupé dans un drap de laine bouillie, donnant ce relief granuleux très caractéristique. Aujourd’hui, on parle volontiers de laine casentino, mais il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout d’un développement marketing moderne d’un drap rustique ancien. Ce type de laine existait bien avant d’être nommé et labellisé.

Mortimer l’a choisi dans un ton vert, qui se raccorde avec la veste et ne jure pas avec le pantalon marron. Une couleur intellectuelle, presque scientifique, qui s’éloigne du noir urbain comme du brun campagnard. Une couleur qui par ailleurs va si bien avec l’écharpe jaune. Un vert qui d’ailleurs varie beaucoup suivant les époques et les éditions.

La coupe

La forme est ample, typique des années 50. Un manteau fait pour être porté par-dessus une veste épaisse, sans contraindre le mouvement.

  • Épaules généreuses
  • Têtes de manches bien dodues
  • Volumes assumés

Le devant présente huit boutons, dont six forment la croisure. Une disposition devenue rare aujourd’hui, mais parfaitement logique à l’époque : ce manteau est avant tout conçu pour tenir chaud. La protection prime sur la ligne.

Le revers, très précisément dessiné, comporte une encoche profonde et une contre-anglaise courte. Elle permet au col d’être porté relevé, de se fermer réellement autour du cou et de couper le vent. Ce détail est fondamental : il montre que le manteau n’est pas décoratif, mais fonctionnel.

Les poches et la ceinture

Les poches sont des modèles dits boîtes aux lettres. Des poches plaquées, profondes et utilitaires.

La ceinture, elle, vient cinturer le manteau, provoquant un léger blousant sur le haut. Ceinture qui semble boutonnée dans le dos d’après la case ci-dessous. Cette silhouette — très présente dans les années 30 comme dans les années 50 — donne à Mortimer une allure à la fois importante et active.

Un polo coat, au fond

Tout cela fait immanquablement penser à ce qu’on appelle aujourd’hui un polo coat. Un terme très anglo-saxon, pour désigner un manteau urbain mais pas formel. Un manteau sport, au sens noble du terme. Les surpiqûres à deux centimètres, bien visibles, appuient franchement cette idée.

Ce manteau, finalement, est exactement ce que Mortimer est : un homme sérieux, mais pas rigide ; un intellectuel, mais jamais abstrait ; un Britannique rêvé, vu par un Européen.

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En redonnant de la texture à ce que Jacobs avait volontairement aplati, je n’ai pas cherché à corriger le dessin, encore moins à l’améliorer. J’ai simplement tenté de prolonger le geste dans un idéal de tissus anglais. D’Angleterre rêvée. De faire passer Mortimer de l’aplat à la fibre, du signe au tissu. Jacobs, en ligne claire, n’a pas dessiné des tissus : il a dessiné des intentions : la veste sport, avec ses poches plaquées et son gun-tweed discret, raconte l’homme civil, l’intellectuel pas guindé. A l’inverse peut-être de Blake. Le pantalon de flanelle l’ancre dans une stabilité presque rassurante. Le manteau, enfin, condense tout : protection, fonctionnalité, élégance sans ostentation. Rien n’est là pour séduire. Tout est là pour durer. Et endurer vue les aventures traversées !

Belle semaine, Julien Scavini

Une fracture esthétique au cœur du sartorial

Il existe, dans le paysage du prêt-à-porter premium et luxe sartorial, une opposition silencieuse mais tenace. Une fracture presque philosophique, qui ne dit pas son nom, mais qui conditionne pourtant nos désirs, nos imaginaires, nos achats, et la silhouette même de l’homme contemporain classique. Cette fracture, c’est celle de la matière, du toucher, du rendu. Une opposition entre deux mondes qui n’ont absolument rien à voir, et que l’on feint trop souvent d’harmoniser sous le seul mot de « beau tissu ». En réalité, il n’y a pas un beau tissu. Il y en a deux — et ils s’ignorent.

Le premier monde est celui des textures, du relief, du grain.
C’est l’univers du tweed, des gros lainages de goût britanniques, des flanelles lourdes qui sentent encore l’odeur de la bergerie. L’univers aussi des cotons pleins : velours côtelé, moleskine, drill épais qu’on devine tissées pour durer une décennie plutôt qu’une saison. Ces textiles ont une esthétique évidente :

  • ils accrochent la lumière au lieu de la refléter ;
  • ils racontent un passé au lieu de flatter le présent ;
  • ils rassurent, enveloppent, sculptent sans jamais briller.

Ils disent quelque chose de profondément terrien, presque archaïque. Ils évoquent la lande de bruyère, les couleurs de la chasse, le froid sec du matin d’hiver. Et ils parlent à une sensibilité très précise : celle de la solidité, de la fiabilité, d’un classicisme enraciné. C’est le domaine où excellent Ralph Lauren Polo, Drake’s, les maisons anglaises, et plus généralement tout ce qui assume une forme de rusticité chic. On y cherche moins l’opulence que le vécu. Moins le luxe que le caractère.

À l’opposé absolu — tant esthétiquement que sensoriellement — se situe l’autre monde : celui des tissus peignés, précieux, fluides. Ici, les fibres sont longues, fines, souvent mérinos haut de gamme ou mélangées au cachemire. Les draperies sont lisses, brillantes, d’un tombé liquide. On parle de tissus qui coulent plus qu’ils ne tiennent, qui effleurent plus qu’ils ne serrent. Même le coton est lavé, voir associé à du cachemire. C’est une esthétique du raffinement ostensible :

  • silhouettes plus épurées, plus sculpturales ;
  • lumières qui glissent ;
  • toucher qui séduit instantanément ;
  • confort presque sensuel.

Ce monde-là est celui qui inspire l’essentiel du tailoring italien : Armani, Zegna, Loro Piana, Brioni, et leurs interprétations plus accessibles chez Suit Supply, Pini Parma ou Grand Le Mar. Il s’agit d’une beauté immédiate, presque hédoniste. Une beauté de surface — dans le sens noble du terme : la surface comme expression de la finesse, de la qualité, de la modernité.

Ce qui frappe, lorsque j’observe clients, passants et marques, c’est que ces deux esthétiques se heurtent. Et que parfois, des clients mêlent les deux sans voir l’impair esthétique, en ajoutant comme une cerise confite sur le gâteau une pièce très raffinée sur un montage très rustique.

Dans le milieu sartorial, on fantasme souvent les tissus luxueux : le super 150’s lumineux, la flanelle et le cachemire, le drap qui tombe comme un rideau de théâtre. Mais dans la rue, ce que l’on voit majoritairement, ce sont les lainages texturés, les velours, les gabardines lourdes : bref, des habits faits pour vivre, pour marcher dehors, pour tenir chaud. L’opposition entre ceux deux esthétiques pourrait se résumer avec amusement au niveau de la chaussure : derbys rustiques contre mocassin léger. Desert-boot contre chuka montée goodyear. etc…

Ce paradoxe est fascinant, on rêve de luxe fluide, mais on porte du rustique solide. Cette opposition peut aussi se trouver dans les palettes de couleurs : marine profonds et nuances claires voire salissantes, versus teintes de la forêt. Un beige du goût italien et un beige du goût rustique ne seront pas pareil. Une opposition qui comme le noyau d’uranium fissible devient instable lorsque l’on essaye de forcer l’association : par exemple un grand manteau croisé (raffiné) coupé dans un gros tweed (rustique). Que se passe-t-il ? Un manteau hybride que l’on ne sait pas tout à fait qualifier.

C’est l’opposition centrale de notre époque sartoriale : le marché valorise le raffiné parce que c’est spectaculaire, instagrammable, immédiatement lisible comme « beau ». Mais l’usage réel pousse vers le rugueux, parce que c’est pratique, stable, rassurant, facilement intégrable dans une garde-robe quotidienne. Lorsqu’on développe une ligne de prêt-à-porter, cette tension devient presque existentielle. Elle le devient plus chaque jour pour moi et me tend. Faut-il aller vers la délicatesse italienne, qui fait rêver ? Ou vers la robustesse texturée, qui se porte, se vit ? Cette opposition dépasse la technique textile. Elle devient un choix d’identité. Le rustique dit : « Je suis enraciné. » « Je valorise l’usage, la durée, le vécu. » « Je suis un homme du dehors. » Le raffiné dit : « Je maîtrise l’esthétique. » « Je recherche le confort ultime, la distinction. » « Je suis un homme du dedans : salon, bureau, lumière contrôlée. »

Ce n’est pas seulement une question de matières. C’est une question de monde, de posture, de manière d’habiter son style. De life-style disent les anglo-saxons. L’allure italienne chic contemporaine fait millionnaire. Et j’ai tendance à penser que les gens qui s’habillent ainsi cherchent à distiller — comme un parfum — cette image d’eux-même. « Je suis quelqu’un qui le mérite. » « Parce que je le vaux bien » disait la pub.

Si j’ai évoqué l’Italie frontalement, je n’ai pas parlé de l’Angleterre de la même manière. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Parce que le « goût anglais » – celui des tweeds, des draps cardés, des flanelles épaisses, des couleurs fanées– n’est plus seulement anglais. Il s’est diffusé à travers l’Europe continentale, et particulièrement en France, au point d’être devenu une référence quasi autonome. On le voit dans la prolifération des marques françaises et européennes qui s’installent dans ce registre : matières texturées, silhouettes robustes, couleurs minérales, références chasse, campus, outdoor chic. Ce qui était autrefois une signature britannique est devenu une esthétique de l’authenticité, largement partagée et revendiquée.

Cette démocratisation a deux raisons : Elle rassure – visuellement et matériellement. Elle s’adapte mieux à la vie quotidienne réelle que le raffinement extrême du tailoring italien. Le goût rustique a été absorbé, naturalisé. Il ne renvoie plus nécessairement à Savile Row, ni à l’héritage aristocratique anglais. Il renvoie à l’idée, plus universelle, de vêtements qui vivent, qui tiennent, qui durent. Et j’ai envie de dire quand je vois la prolifération des work-jackets, il renvoie à l’image du vêtement d’ouvrier. Simple et sérieux.

Car il faut dire la vérité : les tissus italiens haut de gamme sont fragiles. Ils s’abîment. Ils se trouent. Ils ne pardonnent pas. Or, cette réalité provoque l’un des grands malentendus du prêt-à-porter luxueux : « Si c’est cher, c’est que c’est beau. Si c’est beau, ça doit être solide. » Ce raisonnement, très répandu chez les clients, est parfaitement compréhensible… mais totalement faux. Comme aiment à le rappeler les agents de Loro Piana : « Nous fabriquons des tissus précieux. » Point final et si vous faites un trou, passez votre chemin. Ils ont raison. Si l’on veut se donner un genre riche, il faut assumer. Un tissu précieux n’est pas conçu pour affronter les mêmes usages qu’une moleskine ou un tweed shetland. Un Super 160’s n’est pas un drap militaire. Un cachemire peigné n’a rien d’un sergé de coton épais. Le problème n’est donc pas la qualité : elle est exceptionnelle. La fragilité n’est pas un défaut dans l’esthétique italienne, mais une conséquence directe de son raffinement. Et ce raffinement, pour exister, doit accepter de renoncer à la robustesse.

Face à cette fragilité assumée du « beau italien », le rustique chic semble tenir le haut du pavé. Non pas parce qu’il est plus noble. Non pas parce qu’il est plus moderne. Mais parce qu’il est plus honnête. Les lainages bruts grattent, oui. Ils accrochent les doigts. Ils pèsent. Et c’est précisément ce que le client comprend, accepte, valorise : une matière qui dit clairement ce qu’elle est. Prenons l’exemple du manteau ou de la parka en laine. Vous les choisissez pour leur douceur et leur toucher ? Suivant votre réponse, vous tomberez d’un côté ou de l’autre du versant. Cherchez-vous un croisé en poil de chameau ou un raglan en tweed ?

Lorsque l’on pose la question en termes simples :

précieux versus solide,
fragile versus fiable,
sensoriel versus pragmatique,

que répondez-vous ? En fait, rares sont les hommes qui dans ce milieu sartorial ont une boussole parfaite. Même pas moi-même. Les réponses peuvent varier suivant les goûts, l’instagram suivi ou l’instant de la vie. Le précieux impose un cadre, un usage, une discipline que l’on voudrait avoir. Le rustique, lui, accompagne simplement. Il s’intègre. Il rassure. Mais on ne veut pas toujours du pratique. On veut du Beau. Beau et pratique, ce n’est pas facile à atteindre. La quête permanente. C’est peut-être l’article le plus important que j’ai eu l’occasion d’écrire en 15 ans. La démarche sartoriale n’est pas facile… !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Ce soir j’écoutais pour écrire du Tony Anderson. Parceque Ariana était diffusé dans l’hôtel où j’étais récemment, un grand moment de pureté mentale, habillé de laines italiennes…

Et si votre plus beau costume était celui auquel vous n’aviez pas vraiment pensé ?

On imagine souvent que les plus belles pièces sont celles qui ont fait l’objet des plus longues réflexions. Des heures passées à choisir le tissu, à hésiter sur une nuance, une structure, une épaule, une ligne de revers. Tout cela donne, bien sûr, de très beaux costumes. Réussis, maîtrisés, mais presque trop ? Car pourtant, je me demande parfois si nos costumes préférés ne sont pas, justement, ceux que l’on a le moins intellectualisés. Qui trop embrasse mal étreint dit le proverbe.

Il y a ces pièces réalisées ou achetées un peu “par accident”. Un mariage pressant, un nouvel environnement professionnel, une occasion formelle mal préparée ? Et vous voilà à acheter une veste ou un costume sans trop y penser. Ou parce que vous voyez un costume en vitrine, qui sans avoir fait l’objet d’une étude, vous plait. Simplement parce qu’il plait.

Pour par part, c’est plutôt un tissu qui traîne dans l’atelier. Une coupe offerte par un drapier, oubliée sur une étagère. Un rouleau qui dort pendant des années sans projet précis. Et puis un jour, presque par nécessité ou par opportunité, je l’utilise. Sans y penser. Sans s’attacher à une idée préalable. Et c’est souvent là que la magie opère.

Mes deux costumes préférés sont de ceux-là.

Le premier est réalisé dans un Drapers bleu pétrole, fil-à-fil, avec une trame twill assez marquée. Un tissu étrange, presque déroutant au départ. Je l’avais depuis longtemps, sans savoir quoi en faire. Les mites y avaient un peu fait escale. Une fois transformé, il s’est révélé d’un confort et d’une présence incroyables. Une évidence posteriori.

Le second est un Holland & Sherry bleu marine, rayé de fines lignes grisées et très serrées dont j’ai tiré une récente vidéo. Une coupe que j’ai gardée en rouleau pendant presque dix ans. Dix ans. Et puis un jour, j’en ai fait un trois-pièces. Aujourd’hui, il fait partie de ces costumes que j’enfile avec grand plaisir.

Drapers, encore eux, m’avaient aussi offert une coupe de gris clair. Une couleur que j’avais toujours regardée avec méfiance. Trop claire, trop sage, trop… grise, justement. Finalement, ce costume m’a réconcilié avec le gris. Mieux : il m’a donné envie d’en porter. Et maintenant, c’est un vrai plaisir.

Tout cela pour dire une chose simple : on passe beaucoup de temps à réfléchir. Mais parfois, le destin a déjà fait le travail pour nous. Il pose un tissu sur notre chemin, et il ne reste plus qu’à lui faire confiance.

Je me dis d’ailleurs que certains clients, ceux qui aiment volontairement se perdre dans les liasses et les références interminables, gagneraient parfois à s’en remettre au tailleur. À son œil. À son intuition. À sa capacité de sentir une personnalité et son accord avec une étoffe. Ils sont rares, ces clients-là toutefois. Mais quand cela arrive, le résultat est toujours juste.

Simple. Naturel. Évident. Et souvent, inoubliable ?


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Allmen, ou l’élégance du roman policier légèrement suranné

Les fêtes de fin d’année approchent. Période propice aux livres : ceux que l’on offre, ceux que l’on reçoit, et ceux que l’on s’offre à soi-même, sous prétexte qu’ils “étaient sur la liste”. Si vous aimez le vêtement tailleur, le style un peu suranné, les atmosphères feutrées et les personnages délicieusement anachroniques, je ne peux que vous recommander la série Allmen de l’écrivain suisse Martin Suter.

J’avais lu Allmen et les libellules il y a une bonne décennie. À l’époque, j’avais gardé le souvenir d’un détective attachant : Johann Friedrich von Allmen. Un homme de goût, fauché mais plein d’ambitions, évoluant dans le monde de l’art et des objets précieux, entouré de mystères feutrés et de belles choses. Le tout accompagné de son majordome sud-américain, roulant dans une grosse Cadillac. Rien que ça.

Un ami m’a récemment offert le dernier : Allmen et Le dernier des Weynfeldt. Et j’ai replongé avec un plaisir intact — voire décuplé. Les traits de caractère y sont encore plus ciselés, les situations sociales toujours plus savoureuses. Pour qui aime observer le demi-monde parisien, ses codes, ses travers, ses faux-semblants et ses grandeurs fanées, c’est un véritable régal. Sauf que là on est en pays de langue allemande. Un grand bourgeois raffiné mais désargenté face à un esthète à la fortune colossale et grand collectionneur, cela donne des scènes hilarantes, souvent justes.

À vrai dire, on ne lit pas vraiment Allmen pour l’intrigue policière, qui reste volontairement secondaire, presque prétexte. Ce que l’on savoure surtout, c’est l’ambiance, l’observation sociale, et bien sûr — vous me voyez venir — le style. Car on se surprend vite à imaginer Allmen : son costume de tailleur, la coupe de son veston, la patine de ses souliers, la nuance de sa cravate, le pliage de sa pochette. On le visualise. On le construit mentalement, comme un personnage taillé sur mesure.

Et c’est sans doute là le charme de ces romans : ce sont moins des intrigues à résoudre que des atmosphères à habiter. Une lecture légère, élégante, délicieusement désuète. Parfaite pour accompagner les fêtes.

Belle semaine, Julien Scavini

Les chaussettes de tennis

Pour une chronique du Figaro, je me suis intéressé aux chaussettes de tennis. Et pour étayer mon propos, je me suis lancé dans une recherche un peu différente de mes habitudes sartoriales. Je suis allé essayer de chercher le pourquoi du comment des bandes de couleur autour des chaussettes blanches de tennis. On les connait tous. Bandes qui peuvent être monochromes lie-de-vin, ou bicolores vert et bleu par exemple. Pourquoi ces bandes me suis-je demandé ? Dans mon Petit Larousse de 1900 (une mine!), aucune explication à part que le tennis s’appelait alors  « lawn-tennis », pour jeu-de-paume sur gazon. L’article était long et détaillait règles et organisation. Intéressant mais pas pertinent pour mon étude. J’ai ensuite compris qu’en anglais – je fais mieux ce genre de recherche en anglais, internet étant plus détaillé dans la langue de Shakespeare – ces bandes étaient nommées anneaux : hooped socks.

Autant le dire en préambule, finalement, je n’ai pas tellement trouvé d’origine sûre à ces anneaux. Pour une fois, c’est un sujet très peu documenté. Rien sur Permanent Style par exemple. Rien Gentleman Gazette, mes deux références ! Diantre. Si on les associe au tennis de nos jours ces chaussettes, ce sport n’est apparemment pas à l’origine de leur usage. Avant le tennis, il faudrait regarder les sports collectifs pour trouver quelques idées sur ces bandes. Ainsi, bien avant les courts en gazon, les chaussettes à anneaux horizontaux existent déjà dans les sports d’équipe :

  • dans le football anglais, elles sont appelées « hooped stockings » ,
  • dans le rugby, les clubs adoptent volontiers maillots et chaussettes à bandes horizontales pour se distinguer et afficher leurs couleurs (rouge/blanc, rouge/bleu/blanc, etc.)

Un article du journal The Independent résume une sorte de convention que l’on connait sans y penser : au rugby, plutôt des bandes horizontales (typiques d’ailleurs des polos), et au foot, plutôt des bandes verticales. Une tradition encore vivante il me semble.

La logique des anneaux au niveau de la chaussette serait au départ un code d’identification d’équipe de sports collectifs de tradition anglaise, pas un caprice de mode de tennisman. Comment serait-elle passée au tennis ? Un article de SockGeeks (il y a de ces blogs !) sur l’histoire des chaussettes à rayures note que les joueurs de tennis du début du XXᵉ siècle, comme René Lacoste, popularisent les chaussettes rayées comme élément de leur tenue sportive, mêlant fonctionnalité (chaussette robuste, bien maintenue) et style.

Le jeu de tennis est alors un univers de blanc quasi intégral, code couleur hérité du cricket, deux sports plutôt pratiqués dans les classes supérieures qui peuvent se permettre cette netteté difficile d’entretien. Mais au cœur des années folles, les joueurs commencent à introduire de petites touches de couleur, notamment dans les chaussettes, les bordures et les accessoires. Dans ce contexte, les anneaux colorés en haut de la chaussette sont une façon discrète de s’individualiser tout en restant acceptable dans des clubs aux règles strictes. Cette petite bordure teintée figurait sur les cardigans de l’équipe de tennis française aux J.O. de Paris en 1924, comme j’avais pu le dessiner toujours pour Le Figaro l’année dernière :

Le vrai basculement visuel qui donne à la chaussette blanche avec des bandes colorées son heure de gloire viendrait des USA. L’institution du Smithsonian raconte comment la chaussette-tube (sans talon anatomique, taille unique) devient un symbole de jeunesse américaine dans les années 1960–1970. Cette mode que l’on qualifie de preppy maintenant incorpore à l’envie ces chaussettes blanches avec des bordures élastiques colorées au sommet. Chaussettes acceptées dans ces années là pour porter avec des mocassins type penny-loafer. La tarte à la crème du look Ivy League. Ces chaussettes sont décrites à l’époque comme « mostly white, with some sporting colored stripes at the top ». Ces bandes colorées sont à la fois une signature esthétique sportive, c’est clairement dit, un rappel des couleurs d’une équipe (supporters, high-school teams, etc…) Dans les années 60 américaines, elle devient une chaussette de ville en fait, basculement intéressant. Comme de nos jours, tous les vêtements outdoor pour faire de la randonnée deviennent des habits du quotidien : voyez Arc’teryx, Columbia, North Face, etc…

Ce design de bandes colorées est depuis éternellement présenté comme « tennis socks », même si à l’origine c’est un motif transversal à plusieurs sports. Plusieurs facteurs expliquent peut-être cette accroche au sport de raquette. En voici trois :

  1. Par exemple, à Wimbledon, le code vestimentaire encore aujourd’hui, impose une tenue « almost entirely white », avec seulement une « single trim of colour no wider than one centimetre » autorisée sur les vêtements… y compris les chaussettes. On ne peut pas mettre un gros bloc coloré ou un motif sophistiqué, donc l’anneau fin en haut de la chaussette devient la zone naturelle où s’exprime la couleur (couleur de marque, de sponsor, de pays…).
  2. Il faut aussi penser à l’avènement des marques. À partir des années 70, Adidas impose son langage visuel des trois bandes dans le tennis (chaussures, survêtements, etc.) Même lorsque les règles limitent la surface colorée, la logique reste : des bandes parallèles, fines, très graphiques, que ce soit sur la manche, sur la jambe… ou en anneaux au sommet de la chaussette. Du coup, les anneaux de la chaussette deviennent comme une mini-version horizontale des trois bandes de la marque. C’est malin non ?
  3. Enfin, c’est une question d’héritage. Les fabricants de chaussettes sportives produisent souvent les mêmes structures pour plusieurs sports : football, rugby, hockey… et “tennis”. Les « hooped socks », utilisées pour porter les couleurs d’un club, se déclinent alors en version blanche + couleurs « tennis-compatibles » (vert, bleu marine, rouge discret) et deviennent le cliché de la chaussette de tennis rétro.

Il pourrait y avoir une explication technique aussi à la présence de ces bandes. Le changement de couleur au niveau de l’anneau pourrait coïncider avec une transition de point ou de fil (par exemple passer à un fil plus élastique), ce qui rend la bande colorée presque comme un marqueur de la construction de la chaussette.

Voilà ce que j’ai trouvé sur ce sujet peu traité. Je me suis bien amusé à cette petite recherche qui change un peu de la flanelle et du tweed !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Le mocassin, seul contre tous

C’était les vacances, je suis parti visiter des merveilles. Quel plaisir de nourrir son cerveau des plus belles créations humaines. Que prendre pour voyager chic, la question m’a bien tarabusté. Dans les aéroports, tout le monde porte des baskets. Des semelles épaisses. Des logos. Des matières techniques. Uniforme mondial du voyageur pressé. Un client chic toujours en bretelle, et qui voyage beaucoup depuis ses terres africaines, me disait encore ce matin, qu’en voyage aérien, il portait un jogging, pour ne pas biper et aller vite. C’est triste. Le fait est que la semaine dernière, moi, j’ai bien bipé. A Roissy, l’agent de sécurité ne savait pas ce qu’étaient des bretelles. Qu’il appelait salopette. Il voulu me les faire retirer. Ah non dis-je avec des gros yeux !

En plus, j’étais en souliers de cuir. La totale du voyageur emmerdant qui prend du temps à la sécurité.

Dans ma valise, j’avais emporté trois paires pour une semaine de congés :

  • Un penny loafer Alden en veau velours, souple et rassurant. Ma paire est si souple que je pensais que ce serait la meilleur option de voyage. Bien que je les trouve un peu pataud dans leurs courbes. Je les portais au départ.
  • Un tassel loafer en veau velours, toujours Alden — les pompons, cette élégance idiote suprême, quintessence du style, m’amusent toujours.
  • Et une paire de derbys en cuir grainé, à double boucle Paraboot « William« , massives avec leur cousu norvégien sur semelle de gomme. Elle est à toute épreuve. Si je marche beaucoup, s’il pleut, c’est ce qu’il faut.

Finalement, j’ai presque tout le temps porté les tassel. Dans l’avion, dans les ruelles, sur les parquets des musées. Partout, ils semblaient à leur place. Sans effort. Sans excès. Autour de moi : baskets, joggings, capuches. Le confort globalisé et le relâchement devenu religion en somme. J’aurais pu aussi prendre un chino et une paire de sneakers Nike. Mais non, je voulais être un peu chic pour ce que j’allais voir : les anciennes demeures d’une grande lignée millénaire, d’une autre civilisation. Il n’y aurait pas beaucoup d’européens en plus, je voulais avoir l’air d’un européen : classe et digne.

Le fait est que le cuir se fait rare. Comme le vêtement bien taillé et le vrai pantalon. J’avais pris deux pantalons de flanelle gris. Un col roulé et un polo manches longues en mérinos marine. (Et des t-shirts Heatech de Uniqlo pour mettre dessous). Une veste Maubourg et un gilet Maubourg, et ma parka à capuche en fourrure. (Que j’adore même si c’est pas très sartorial.) Bref, j’avais essayé de faire très simple. J’étais très bien. Au milieu des baskets, le mocassin brille comme une exception. D’autant plus avec des pompons, ultime ornement baroque dans un monde utilitaire.

Je n’ai pas pris de souliers à lacet. Trop sérieux. Trop lents à délacer au contrôle de sécurité. Trop bureau du lundi matin peut-être. Trop rigides certainement. Beaucoup d’avion : je voulais être tranquille. Le mocassin, lui, se retire d’un clignement d’œil. Il se glisse, se remet, repart. Simple. Rapide. Intelligent. D’ailleurs à Roissy, je les ai calé dans la boite des rayons X plus rapidement que les autres leurs baskets !

L’esprit du progrès dans la paresse peut-être ? Pourquoi croyez-vous que le mocassin de Loro Piana soit si en vogue ? Après celui à picots de Tod’s il y a quelques années. Souplesse et facilité. A la boutique, Pierre-Antoine et Michael ne jurent que par leurs Baudoin & Lange. Je les comprends.

Et puis il y a cette allure. Ce cou-de-pied dégagé. Cette ligne allongée, presque féminine. Une désinvolture qu’aucune sneaker ne peut imiter. Un chic qui n’a besoin d’aucune explication. Le mocassin, c’est la modernité tranquille. Il a la légèreté du confort et la tenue du classicisme. Un pied libre dans un monde saturé de chaussons mous.

Alors oui, en mocassins, on est seul contre tous. Mais seul avec style. Seul, et bien chaussé. Sans lacet, je me délassais.

Belle semaine, Julien Scavini

La veste grise

À côté des costumes, j’ai aussi le plaisir de réaliser des vestes seules — ces fameuses vestes dépareillées. Elles ne représentent qu’une petite part de mon activité, et pour une bonne raison : la veste seule effraie. Elle se tient à mi-chemin entre le costume (où tout est décidé d’avance) et le vêtement décontracté (où tout semble permis). Elle demande donc plus de réflexion, plus d’assurance, et un sens du style plus affirmé. Souvent, la commande commence par la même phrase, dite avec une certaine prudence :

« J’ai des pantalons bleus, noirs, gris… des jeans, beaucoup. J’aimerais une veste qui aille avec tout. »

Et c’est là que le mot tombe, comme une évidence pour le client, et comme un petit vertige pour le tailleur :

« Je voudrais une veste grise. »

Voici donc, pour le tailleur, une sorte de cauchemar amusé. La veste grise : ni costume, ni blazer, ni veste de campagne. Une idée à la fois simple et impossible. Car le canon classique ne la connaît pas. Le blazer est bleu, de mille bleus selon les saisons : marine ou nuit, roi, acier ; en laine fine, en flanelle, en peigné, etc… La veste de campagne, elle, vit dans les verts, les bruns, les tweeds. Des nuances de feuille morte et de lande. Pour le soir, on s’aventure vers les lie-de-vin, les violets, les verts wagon-lit ; et pour les cocktails, on ose les teintes poudrées : rose saumon, lilas, vert sauge.

« Gris. »

Gris ! Quelle idée.

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En amont de cet article, je m’étais amusé à réfléchir au sujet avec mes collaborateurs. Veste grise, soit. Essayons d’être aidants. Les échantillons représentés sont issus des collections de Drapers sauf le tweed à chevrons.

La veste grise d’été, par exemple : pourquoi ne pas la couper dans un beau natté gris clair, presque nacré ? Ce tissage aéré, légèrement chiné, confère à la veste une vraie personnalité tout en la gardant fraîche. Le gris clair, dans ce registre, devient lumineux, avec des reflets d’acier ou de perle selon la lumière.

On pourra l’associer à un pantalon de laine froide gris moyen, pour un ton sur ton raffiné. C’est au fond très facile. Peut-être un pantalon de pieds-de-poule noir et blanc, motif classique des anglais. Ou bien oser le pantalon blanc, pour une harmonie exquise de fraîcheur — un accord d’été, discret et éclatant à la fois.

Mais attention : ce gris clair d’été, c’est une veste de connaisseur. Ce n’est pas une veste de tous les jours, mais une veste recherchée, presque fragile. Elle demande un certain climat, un certain esprit, et un soin particulier dans les associations. (Liasse Montercarlo vs liasse Supersonic)

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Pour l’hiver, la question se pose autrement. La lumière baisse, les textures se densifient, et la veste grise devient une histoire de relief.

Le premier réflexe, presque instinctif, c’est le tweed gris à gros chevrons. Incontournable.
J’en termine justement une pour moi, en ce moment. Une veste archi-classique, comme en portaient les grands acteurs d’Hollywood dans les années 50 — sobre, virile, sans apprêt. Du tweed, dans un monochrome de noir et blanc, à la fois neutre et graphique. Elle se marie sans effort avec un pantalon de flanelle ou de cavalry twill foncé, ou avec un velours noir : trois compagnons naturels dont deux si disponibles dans un penderie bien conçue. Une veste basique, oui, mais au sens noble du terme : l’Angleterre tranquille, celle de la lande et des bibliothèques. Celle que Floc’h dessinait souvent, d’un trait gras de ligne claire, sur un héros élégant et flegmatique. (Liasse Lovat Tweeds vs liasse Drapers Covercoat)

Autre option : un drap de laine à l’armure twill, au dessin bien marqué. Il apporte une touche à la fois sportive et raffinée, presque italienne dans son esprit. Avec les mêmes pantalons, le résultat sera impeccable. Et pourquoi pas, pour un contraste moderne, un chino de coton bleu marine, un peu peau de pêche ? Ce sera très beau : une alliance discrète entre la rigueur du gris et la douceur du bleu. (Liasses Opalis vs Cotton Club)

Enfin, pour ceux qui veulent le sommet du confort, la version en cachemire peigné. Son léger duvet, orienté par le métier à tisser, capte la lumière comme un velours. Le cachemire impose sa douceur, sa texture onctueuse. C’est la veste de plaisir, à porter sans cravate, sur un jean noir. Les contraires qui s’attirent : le chic et l’ordinaire, le soyeux et le brut. Un équilibre parfait, presque philosophique. (Liasses pure cashmere vs Cotton Club)

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Vous voyez, je réussis tout de même à trouver quelques réponses. Elles ne sont pas nombreuses toutefois. Mes réponses révèlent quoi. Que le gris est une couleur trompeuse. On croit qu’elle va avec tout, qu’elle s’efface, qu’elle est la solution universelle pour celui qui ne veut pas choisir. C’est faux. Le gris n’est pas neutre : il reflète ce qu’on met autour de lui. Trop clair, il devient fragile, presque précieux — il exige des couleurs propres, de la lumière, des textures mates. Trop foncé, il se durcit, perd son élégance et bascule vite dans le terne. Entre les deux, le gris moyen, prétendument polyvalent, se révèle souvent le plus ingrat : s’il n’est pas soutenu par une belle matière, il devient administratif.

Le gris, c’est une question d’équilibre et de contexte. Il ne vit que par contraste. À côté d’un bleu, il se fait froid ; près d’un brun, il se réchauffe ; au contact du blanc, il prend des reflets d’argent ; face au noir, il est éclatant. Il n’a pas de couleur propre — il emprunte l’âme de celle des autres.

Et c’est peut-être ce qui le rend si fascinant : le gris ne décide pas, il suggère. C’est la couleur de la nuance, du compromis élégant. Mais c’est aussi celle de la prudence, voire de la timidité vestimentaire.
Pour qu’il soit beau, il faut oser le réveiller : par la texture, le contraste, ou par une touche d’éclat — un mouchoir coloré, une chemise à rayures, un col qui tranche.

Le gris est donc difficile à équilibrer parce qu’il n’impose rien. Il faut le servir, le comprendre, l’interpréter. C’est une couleur de tailleur, pas de couturier : elle se travaille, elle se dose, elle s’ajuste. Et quand elle est juste, elle ne fait pas d’effet — elle fait impression.

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Au fond, le sujet avec la veste grise n’est pas tant celui des accords. On finit toujours par en trouver de beaux : des résonances justes, des harmonies inattendues, des manières de donner au gris un caractère.
Mais ce qui fait la réussite d’une veste grise, ce n’est pas seulement ce qu’on met autour — c’est la performance du gris lui-même, sa profondeur, sa lumière propre.

Je n’ai pas proposé de flanelle grise, pourtant elle semble cocher toutes les cases de ce théorème.
Le problème, c’est que la veste de flanelle grise ressemble trop à une veste de costume. Et lorsqu’un tailleur cherche la bonne veste sport, il fait tout pour s’en éloigner. Une veste seule doit avoir une vraie personnalité, ne pas donner l’impression d’être le vestige d’un ancien complet.

Les quatre tissus présentés ci-dessous possèdent cette qualité : ils ont du relief, de la texture, une matière vivante. Ici, la couleur s’efface devant la texture. C’est le tissu qui parle, pas le pigment.

Mais la vraie difficulté, c’est que bien souvent, les clients qui demandent une veste grise cherchent en réalité une veste quatre saisons. Ils rêvent d’un tissu lisse, polyvalent, sans aspérités. Et c’est là que tout se joue : car ce tissu sans expressivité, censé aller avec tout, finit par évoquer l’uniforme, le bureau, l’administratif. Le contraire du style, en somme.

La veste grise reste une pièce à part. Très élégante dans sa sobriété, parfaitement urbaine, elle ne supporte ni la mollesse ni la facilité. Elle ne cherche pas à briller, elle murmure. Elle demande un peu de talent, un peu d’instinct — celui de savoir jouer avec les nuances, les contrastes, les textures. Mais son murmure est d’autant plus beau qu’il est rare : elle demande du goût, du doigté, un sens du ton juste. C’est l’inverse du préambule posé au départ : on la croit simple, elle se révèle exigeante.
Mal comprise, elle éteint le porteur ; bien choisie, elle l’éclaire. Mal maîtrisée, elle devient fade, bureaucratique ; bien pensée, elle incarne la mesure, le chic sans éclat — ce raffinement suprême qui ne s’annonce pas. Qui l’eut cru !

Belle semaine, Julien Scavini

Musique du soir : Musiques de films de Ryuichi Sakamoto. Les enfants sont en vacance, je peux mettre du son ! Enfin.

Un renouveau du costume? Vraiment?

J’admire sincèrement les magazines spécialisés comme GQ, Monsieur, Dandy et d’autres moins spécialisés au détour d’articles sur le sujet, capables de s’extasier sur ce qu’ils appellent « le grand retour du costume ». Ils célèbrent une prétendue effervescence, une renaissance sartoriale, un nouvel âge d’or du tailoring. Une telle méthode Coué force presque le respect. Car non, je ne crois pas, moi, que le costume soit sauvé. Ni même qu’il soit plus présent qu’hier.

Évidemment, c’est une constatation un peu amère pour un tailleur – et je le dis avec un pincement au cœur. J’aimerais croire à cette résurrection. Mais je ne vois pas la foule des vestons revenir dans la rue. Et c’est d’autant plus cruel que, chaque semaine au Figaro, ma tâche consiste précisément à écrire sur les usages et les coutumes du costume : comment choisir sa cravate, pourquoi préférer les pinces à un pantalon plat, quelle est la raison d’être des revers en bas du pantalon, ou encore l’art discret de la pochette.

Alors, parfois, au milieu d’une chronique sur le bon pli du pantalon, une question me traverse : à quoi bon ? Qui s’intéresse encore à cela ? Lorsque l’on « traîne » — pardonnez-moi l’expression — dans notre milieu sartorial, ce ne sont pas des lunettes que l’on porte, mais des prismes. Des prismes qui déforment tout. À force de regarder Hugo Jacomet ou Simon Crompton, de surveiller l’Instagram de Cifonelli ou Rubinacci, d’écouter des podcasts ou des youtubeurs plus ou moins en vue, on finit par vivre dans un monde parallèle. Surtout que plus ils sont jeunes, plus ils sont péremptoires. L’étais-je aussi? Diantre.

Un monde où l’on croit encore que l’élégance règne, que le costume a droit de cité, que les hommes s’habillent pour le plaisir. C’est peut-être cela, au fond, l’idée : s’inventer un univers plus élégant, plus chic, moins basique, moins vulgaire. Se mettre en marge pour, comme disait Saint Laurent, vivre en beauté.

Mais il suffit de lever les yeux pour que le rêve s’effondre. Dans la rue, le costume a déserté. On n’en croise plus guère que dans les mariages ou sur quelques banquiers en sursis. Aux enterrements ? même pas, j’en parle assez ici. Le reste du temps, la norme est ailleurs : baskets, sweat-shirts, pantalons mous. Le confort a gagné la bataille, et l’élégance, elle, s’est réfugiée dans les marges — sur Instagram, dans les ateliers, dans les souvenirs.

Je ne dis pas que c’est mal. Le monde change, les usages aussi. Simplement, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : le costume n’est plus un habit social, il est devenu un manifeste. Le porter aujourd’hui, c’est déjà faire un pas de côté, affirmer quelque chose. Non pas un pouvoir ou une réussite, mais une idée — celle que s’habiller peut encore être un acte de culture, presque de résistance.

Mon reproche envers les annonciateurs du « grand retour » du costume est là. Ils n’arrivent pas à s’extraire de leur propre environnement mental — un monde où le costume n’est pas seulement une passion, mais surtout un fond de commerce. Leur enthousiasme est sincère, sans doute, mais il repose sur une illusion. Le préambule nécessaire, incontournable même, à toute réflexion sur le sujet devrait être celui-ci : reconnaître la réalité. Et j’aime le faire, avec force.

Non, nous ne sommes plus dans les années 1990, lorsque le commercial de chez Xerox, le chargé de compte du Crédit Lyonnais ou l’inspecteur de la PJ portaient encore un costume. Si, si, au commissariat, ils portaient des costards. Ces trois hommes, aujourd’hui, sont en jean. Peut-être en chino. La légion des hommes en costumes s’est muée en une poignée d’irréductibles, accrochés à une certaine idée de l’ultra-urbanité : grands avocats, cadres de très grands groupes, messieurs âgés.

Une fois ce préambule posé sur l’état réel du costume, il est possible d’observer non pas un sursaut, ni même un retour, mais une permanence. Une ligne de fond, ténue mais stable.

Cette permanence se compose, à vrai dire, de trois types d’hommes. D’abord, ceux que je viens d’évoquer : 1- les représentants d’une certaine élite urbaine, pour qui le costume demeure un signe de position plus qu’un plaisir. 2- Ensuite, les mariés, qui assurent, pour bien des tailleurs, une part essentielle du chiffre d’affaires — j’oserais même dire, leur survie. 3- Enfin, les jeunes néophytes, souvent passionnés, curieux, parfois maladroits, mais animés par un véritable désir de style.

Il faut être clair sur ce deuxième point. Moi-même, comme tant d’autres — parfois à des niveaux bien supérieurs au mien, surtout en province —, nous nous appuyons sur l’abondance des mariés en quête d’un « costard » pour faire tourner nos ateliers. C’est une réalité simple, parfois un peu crue, mais indéniable. Derrière nous, les usines et les ateliers semi-industriels tiennent encore debout grâce à cette demande. Et j’aimerais insister sur ce fait : sans les mariés, l’écosystème industrialo-tailleur s’effondrerait. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tout cet univers met autant en avant la notion de « cérémonie ». Sans elle, sans ce rite de passage, sans cette journée où l’on consent encore à se vêtir avec soin — malgré ses excès, ses dérives de mauvais goût, ses nœuds papillon en bois et ses thèmes de couleurs —, l’amateur de costume serait bien seul avec ses envies. Car il n’aurait plus beaucoup de choix.

Enfin, arrivons à la troisième catégorie : les jeunes néophytes. Eux n’ont pas connu leurs parents en costume. Nés autour de l’an 2000 — ou plus tard encore —, ils découvrent l’habit ici et là, souvent par curiosité, parfois par fascination. Comme moi il y a quinze ans? Ce qu’ils perçoivent d’abord, ce n’est pas le statut, mais la tenue : la classe de l’objet, sa dignité, ce qui fait propre. Et c’est là leur force. Ces jeunes discernent plus finement qu’on ne le croit, en tout cas bien plus que des quadras. Ils savent faire la différence entre le jean du quotidien, le pantalon un peu habillé et le véritable costume. Les frontières esthétiques, pour eux, sont étonnamment claires.

Ils ne portent pas le costume par devoir, ni par tradition, mais par goût, presque par jeu. En cela, ils sont peut-être les seuls à le considérer encore comme un vêtement de liberté.

Mais est-ce vraiment nouveau, tout cela ? Les magazines peuvent bien s’en émerveiller — et ils ont raison, jusqu’à un certain point —, mais non, ce n’est pas nouveau. À chaque génération, de manière continue, les jeunes redécouvrent le costume, le réinterprètent, se l’approprient à leur manière. Farid Chenoune l’avait déjà montré dans Des Modes et des Hommes. Les jeunes Beatles étaient-ils contraints de porter des costumes, certes revisités par Cardin ? Jacques Dutronc devait-il s’habiller en Renoma ? Non. Ils le désiraient. Et c’est bien cela qui importe.

À chaque époque, on ne constate pas le retour du costume, mais la permanence de l’envie. Une envie qui sommeille, qui ressurgit, qui change de forme, mais ne disparaît jamais tout à fait, c’est en effet ma thèse. Le costume pour ces jeunes, c’est une pièce parmi d’autre dans la garde-robe. C’est une pièce à avoir. Et comme les costumes dans le prêt-à-porter sont de moins en moins présents, la demande s’étiolant – bien que ce soit un peu comme l’œuf et la poule, quel phénomène intervient en premier ? – les tailleurs sont bien placés pour répondre en flux tendu à la petite, mais présente demande !

Le retour du costume, non. La permanence du costume, peut-être. C’est déjà pas mal.

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon en denim, un looping sartorial

Nous connaissons tous le jean. Impossible d’y échapper : il traverse les époques, les générations et les styles. Ce pantalon né dans les ateliers du XIXᵉ siècle, conçu à l’origine pour les ouvriers, les chercheurs d’or et les cow-boys, s’est imposé au fil du temps comme un incontournable du vestiaire moderne. À la fin du XXᵉ siècle, il a définitivement quitté les mines et les champs pour devenir un symbole de simplicité quotidienne. Aujourd’hui, le jean est partout : du bureau aux podiums, des friperies aux boutiques de luxe.

Deux éléments essentiels définissent le jean auquel notre œil est habitué. D’abord, un tissu : le denim. Une bâche de coton robuste, tissée en sergé, reconnaissable à son envers clair et son extérieur bleu. Ce bleu, d’ailleurs, n’est pas unique : il se décline en une infinité de nuances, de délavages et de patines. Si d’autres couleurs existent aujourd’hui — noir, blanc, brut, gris ou même pastel —, le bleu indigo reste son ADN. Ensuite, viennent les détails de construction, hérités de son usage utilitaire. Les surpiqûres apparentes, les rivets métalliques qui renforcent les zones de tension, les poches plaquées à l’arrière et les poches arrondies à l’avant — loin des poches passepoilées et biais typiques des pantalons de tailleur. Tout, dans le jean, respire la solidité et la fonctionnalité : un tissu robuste et des montages pensés pour durer. C’est cette combinaison qui a fait du jean non seulement un vêtement résistant, mais aussi un symbole culturel, entre travail et style, entre héritage et modernité.

Cet univers culturel qu’est le jean n’a rien de familier pour les tailleurs. C’est même, à bien des égards, son opposé.

D’abord, le coton. Matière reine du jean, il est pourtant peu apprécié dans les ateliers tailleur. Là où la laine, le cachemire ou le mohair se plient volontiers aux exigences du repassage, du formage et des points main, le coton, lui, résiste. Trop rigide ou trop plat, il ne se modèle pas aisément. Sa trame dense et sèche rend la couture à la main laborieuse, parfois même douloureuse pour les doigts. Bref, ce n’est pas un textile que le tailleur affectionne : il ne “vit” pas sous l’aiguille comme le ferait un drap de laine.

Ensuite viennent les détails de construction. Les tailleurs travaillent selon des codes précis, hérités d’une longue tradition : poches passepoilées, coutures invisibles, propretés intérieures, finesses des montages, repassages appuyés. Tout est pensé pour la ligne, l’équilibre, la discrétion du geste. Le jean, lui, procède d’un tout autre langage : surpiqûres apparentes, rivets métalliques, coutures renforcées, poches plaquées. Des solutions fonctionnelles avant tout, issues du monde ouvrier, et étrangères à la logique du sur-mesure ou de la coupe tailleur.

En somme, là où le tailleur cherche la fluidité, la précision et l’élégance du geste, le jean revendique la résistance, la simplicité et la franchise du travail bien fait. Deux univers que tout semble opposer — et c’est précisément ce qui rend leur rencontre intéressante. Peut-être ?

Si l’on part du principe que les méthodes et montages du pantalon tailleur — doublure partielle, couture ouvertes, fermoirs à plusieurs points, pli repassé au fer — restent immuables, alors la véritable variable dont dispose le tailleur, c’est le tissu. Car dans l’univers du tailleur, tout ou presque est codifié : les proportions, les lignes, les équilibres de volumes, la logique de montage. Ces gestes se transmettent, se répètent, s’affinent, mais ne se bouleversent pas. La coupe d’un jean par ailleurs est assez différente, notamment à la fourche. La rigueur du savoir-faire garantit la pérennité du style. Le seul espace de liberté, celui qui permet au tailleur d’interpréter, d’expérimenter, voire de dialoguer avec d’autres cultures vestimentaires, c’est la matière.

Ainsi, c’est par le choix du tissu que le tailleur peut faire entrer dans son langage des références extérieures — ici, celle du jean. En troquant le drap de laine pour une toile de denim, il ne change pas sa manière de construire le vêtement : il en change l’esprit. Le geste reste le même, mais le message se transforme. Le coton, autrefois proscrit pour sa résistance à l’aiguille, devient alors un terrain d’exploration : une façon de confronter la noblesse du tailleur à la rudesse du vêtement ouvrier. Une rencontre entre deux mondes que tout semblait séparer — l’élégance du sur-mesure et la robustesse du quotidien.

Lorsque le denim entre dans l’atelier du tailleur, quelque chose d’inédit se produit. Le tissu, habituellement destiné aux chaînes industrielles et aux surpiqûres mécaniques, se voit soudain traité avec une délicatesse inhabituelle. Sous les mains du tailleur, il se dote d’une précision nouvelle, presque d’une noblesse inattendue. Le denim, pourtant rustique, se prête alors à un tout autre registre. Travaillé comme un drap de laine, il révèle des subtilités de texture, des nuances de ton, des reflets de trame que l’on ne perçoit pas dans un jean standard. Les volumes s’affinent, les lignes s’équilibrent, les coutures se font discrètes. Le pantalon de travail devient pièce de style, presque pièce de conversation.

Esthétiquement, cette hybridation raconte une tension fascinante : celle entre la rigueur et la spontanéité, le formel et l’informel. Le denim adoucit la solennité du tailleur, tandis que la coupe tailleur élève le jean au rang de vêtement construit, pensé, sophistiqué. Symboliquement, c’est une réconciliation : celle du travail et de l’élégance, du quotidien et de l’exceptionnel. Là où l’un évoque l’effort, l’autre incarne la maîtrise. Leur union crée une allure nouvelle.

Ce pantalon de ville en denim — que l’on peut, avec beaucoup de précaution, qualifier de “jean” tant il s’en éloigne —, les Italiens le maîtrisent depuis longtemps.

Il faut dire que l’Italie a toujours excellé dans cet art subtil du mélange des registres. Là où les Anglo-Saxons séparent strictement l’univers du tailoring de celui du sportswear, les tailleurs transalpins ont su, dès les années 1970, brouiller ces frontières avec élégance. Sous leurs ciseaux, le denim cesse d’être un tissu utilitaire : il devient matière de style. Des maisons comme Kiton, Brioni, ou plus tard Incotex et Rubinacci, ont exploré ce territoire singulier : un pantalon à pinces, doublé, coupé comme un pantalon de flanelle — mais taillé dans un denim souple, parfois lavé, parfois brut. Le résultat n’a rien à voir avec un jean : la ligne reste fluide, la construction raffinée, et le tombé du tissu, plus dense que celui d’une laine, confère au vêtement une allure décontractée sans perdre en tenue. C’est une approche typiquement italienne que l’on retrouve chez Pini Parma : celle de l’élégance décontractée, de la “sprezzatura”, cette aisance à mêler le formel et l’informel sans jamais tomber dans la négligence. Là où le jean américain revendique sa robustesse, le pantalon en denim italien revendique sa nonchalance maîtrisée. Comme d’ailleurs la chemise en denim.

Cette idée, je l’aime depuis longtemps. Elle me séduit par tout ce qu’elle raconte : le dialogue entre deux traditions, la noblesse du geste tailleur appliquée à une matière populaire, la rencontre entre rigueur et décontraction. Pourtant, force est de constater qu’elle ne fait pas rêver tout le monde. En tout cas, pas ici. Les Français, semble-t-il, ne partagent pas cette fascination. Ou du moins, mes clients n’y ont jamais vraiment adhéré. J’ai tenté l’expérience à plusieurs reprises en prêt-à-porter. À chaque fois, ou presque, ce fut un échec. Le public restait circonspect, hésitant, incapable de situer la pièce. Trop habillé pour être un jean, trop décontracté pour être un pantalon de ville. C’est peut-être là tout le problème : en France, le vêtement reste encore catégorisé, assigné à un usage. On distingue avec soin le formel du décontracté, le bureau du week-end, la veste du blouson. Le denim, lui, brouille ces frontières — et cela déroute. Là où les Italiens voient un jeu, les Français perçoivent une ambiguïté. Sauf pour la chemise en denim, très adoptée.

Pourtant, nous n’en étions pas si loin.
Combien ai-je vu de messieurs entre deux âges, dont le blue-jean — car ils l’appellent toujours ainsi — était soigneusement repassé, pli marqué, parfois même légèrement amidonné, préparé avec attention par leur épouse. Ce n’était plus vraiment un vêtement de travail, ni un symbole de rébellion : c’était devenu leur pantalon du dimanche, celui qu’on porte pour “être à l’aise mais présentable”. Une esthétique très années 1990, à mi-chemin entre la décontraction et la correction. Le jean, dans cette version domestiquée, cherchait déjà à se rapprocher du pantalon de ville : un coton bleu, net, propre, assorti à une chemise bien rentrée et à un pull col V. En somme, une tentative spontanée, presque instinctive, d’apprivoiser le denim sans renoncer aux codes du “bien mis”. Peut-être que cette génération, sans le savoir, a posé les premiers jalons de cette idée : le denim civilisé, poli, intégré dans une logique de tenue plutôt que de vêtement de travail. Mais à l’époque, il ne s’agissait pas de style — plutôt d’habitude, de respectabilité, de “faire propre”. Là où je rêvais d’un pont entre le tailleur et le denim, eux pratiquaient, sans en avoir conscience, une version naïve et touchante de cette rencontre.

Au fond, je crois que c’est de là que vient mon attachement à cette idée. J’aime mon pantalon à pli, taillé dans la même coupe que mes pantalons de flanelle, mais confectionné dans un denim japonais dense et souple, au bleu profond. Simple, efficace, polyvalent. Il résume à lui seul ce que j’aime dans le vêtement : la justesse, la continuité du geste, la discrétion du style. Ni vraiment jean, ni vraiment pantalon habillé, il se glisse partout sans jamais jurer. Il a ce quelque chose de discrètement habillé, ou peut-être discrètement décontracté — c’est selon le regard. Il accompagne sans imposer, structure sans contraindre. Bref, il incarne cet équilibre que je cherche depuis longtemps : un vêtement sincère, à la fois ancré dans le quotidien et fidèle à une idée d’élégance.

Bonne réflexion, belle semaine, Julien Scavini

Le style français, l’idée de 2025

Vous le savez, la question de la recherche du style français me passionne depuis les débuts de ce blog. Je vous en ai parlé maintes fois, parfois en prenant Arnys pour exemple, parfois en tentant d’en dépasser l’esthétique. En 2025, alors que le vestiaire masculin oscille entre performance technique et nostalgie patrimoniale, je m’amuse toujours à y réfléchir. Tout en étant peut-être à peu près sûr qu’au fond, il n’existe plus vraiment de style national, tout étant fondu dans une grande internationale stylistique. Cette question d’un style français hypothétique m’était sortie de l’esprit. Je le trouvais… introuvable.

D’autant plus que la pratique – difficile – du prêt-à-porter m’a éloigné de cette réflexion théorique. Développer des modèles, les produire, les distribuer, les solder est incroyablement chronophage et énergivore. Toutefois, cette pratique pousse aussi à observer les confrères et concurrents : coupes en vogue, matières privilégiées, palettes de couleurs, etc. À force de regarder, un jour, plus qu’un autre, j’ai mieux ouvert les yeux. Je m’amusais intérieurement de cette forme de découverte. Le style français, mais c’est bien sûr ! Eurêka. Alors qu’il était devant moi depuis une décennie. Une décennie à ne voir que ça, à longueur de journée, dans ma boutique, sur les trottoirs, dans le métro.

Je précise toutefois que j’ai eu du mal à bien ouvrir les yeux, car dans le costume, on finit par ne voir que le costume, comme alpha et oméga du style masculin. Ce style français, si commun, si présent, comment le caractériser alors ? Je vous déroule mes critères :

  • La coupe est proche du corps. Autrement dit : slim ou semi-slim.
  • Les proportions des détails sont invariablement chiches, voire pingres. Autrement dit : minimalistes. Minables dirait un ami.
  • Les matières sont majoritairement naturelles. Le coton est surreprésenté. La laine est vaguement présente, mais elle coûte cher, alors une laine qui gratte d’origine portugaise suffit.
  • La palette de couleurs est trendy sans jamais être saturée.
  • L’esthétique se veut BCBG tout en revendiquant presque celle de l’artisan couvreur.

Une fois ces critères distillés, vous avez peut-être du mal à visualiser le résultat. Je vais vous aider. Imaginez un jeune homme entre 30 et 40 ans, plutôt urbain. Il travaille comme juriste à la Macif. Ou chef de produit dans une start-up d’applis. Ou ingénieur chez SNCF Réseau. Ou technico-commercial chez Keolis. Ou banquier dans une agence de la BNP. Ou caviste chez Nicolas. Bref, il a fait quelques études et occupe un poste situé à une certaine altitude de l’ascenseur social. Que porte-t-il ce mardi matin ? Je citerai toujours trois marques pour rester neutre et vous ouvrir le champ de l’imaginaire :

  1. Une chemise en petit oxford rayé, un coton pas très épais. Le col est ridiculement petit, minuscule, pour faire plus moderne, comme les poignets. Une poche de poitrine existe, mais si petite aussi qu’elle en devient risible. Cette chemise n’a pas été repassée — très important. D’où vient-elle ? Peut-être Monoprix, peut-être Faguo, peut-être Figaret.
  2. Un chino, là encore en coton pas très épais, couleur beige. Sans pli marqué au fer. La ligne est très svelte sur la jambe, soulignant le postérieur rebondi que madame ou monsieur aime voir, et surtout sans excédent de tissu derrière la cuisse ! Ouverture en bas : entre 17 et 18 cm. Peut-être qu’un bouton coloré égaye la poche arrière, détail très important pour le styliste à l’origine du modèle. D’où vient-il ? Peut-être du Pantalon, peut-être de El Ganso, peut-être de Balibaris.
  3. Pour les souliers, trois possibilités. Soit une paire d’Adidas Stan Smith ou une copie quelconque, elles sont si nombreuses. Détail important : elles sont sales et bien fatiguées. Soit une petite basket basse avec un bouton en bois sur le côté, de chez Faguo. Soit une chaussure en cuir (type derby surtout), du genre de chez Bobbies.
  4. Comme il ne fait pas très chaud, il porte un pull-over en laine bouillie à col rond, d’une couleur indéfinie. Peut-être de chez Hast, peut-être de chez Monoprix, peut-être de chez Devred.
  5. Et comme il lui faut une veste pour ranger son téléphone et paraître plus sérieux devant ses clients et prospects, il a choisi une veste de travail, aussi appelée workjacket, en laine qui gratte bien. Peut-être de chez La Redoute, peut-être de chez Hast, peut-être de chez Octobre.

Je pense qu’avec cette description, vous situerez très aisément et très spontanément ce qu’est ce style français, si commun, si présent. Et vous allez sourire, j’en suis sûr. C’est un peu le but de mon article.

Qu’en ressort-il ? Une certaine idée du style preppy américain, mais savamment retravaillé à la sauce nantaise. Aussi appelée sauce lyonnaise, aussi appelée sauce parisienne.

Vous allez trouver que j’insiste trop sur le côté froissé ou sale. Mais ces aspects sont consubstantiels à ce style que je cherche à décrire. Tout comme le côté très chiche des lignes générales et particulières. Ils sont incontournables pour que le tableau soit juste. En aucun cas je ne pourrais dresser ce tableau amusé en ajoutant un chino lourd au pli repassé de chez Cavour, une chemise impeccable au grand col Anglo-Italian, ou encore une maille de belle qualité Rubato. Pas plus que je ne pourrais glisser à l’intérieur un petit logo Polo Ralph Lauren, sauf s’il s’agit d’un polo, et encore. Trop statutaire.

Ce style que j’expose, fruit du mélange des marques précitées, est incroyablement national. C’est ici qu’il s’admire. En particulier cette workjacket que les Anglo-Saxons nomment chore-jacket et qui, malgré les présentations de Permanent Style, ne trouve aucun écho ailleurs. C’est un style qui se veut chic, qui se veut habillé. Mais à l’œil averti, il ne fait pas vraiment chic, et fait souvent un peu piteux, la faute à un tissu peu flatteur et à des dimensions trop chiches. Toutefois, qu’on ne s’y méprenne pas un instant : je ne cherche pas à faire le méchant ou le rageur.

C’est juste qu’à un moment donné, j’ai trouvé incroyable que toutes ces marques proposent exactement la même esthétique, avec les mêmes matières. Je me suis dit : cela fait sens. Elles sont interchangeables. Elles proposent toutes la même chose. Avec une gamme de prix allant de « pas trop cher » à vaguement « premium ».

Il existe deux raisons à ce style français :

  1. La recherche légitime d’une esthétique du quotidien facile, sans fer à repasser, qui ne tombe pas dans le sportswear, qui cherche à s’éloigner du jean, du jogging, du trop négligé. Pour, comme je le disais au début, pouvoir convenir à la fois à la sortie de la messe, au jour de marché, au rendez-vous client.
  2. La recherche légitime d’une esthétique qui ne coûte pas cher. Et là, je ne jette vraiment pas la pierre. Car j’aime la politique, et j’ai pleinement conscience d’une chose qui m’attriste : les Français n’ont pas un rond dans leur fond de poche. Surtout ce trentenaire citadin qui plafonne vite dans l’échelle des salaires et doit s’occuper vaillamment de ses jeunes enfants. (Il y a un peu de caricature dans mon propos, je le sais. Mais tout de même.) Cela explique le côté avachi et fatigué des pièces décrites, tout comme la médiocrité des tissus évoqués.

Lorsque vous recoupez mes différents critères et arguments, vous verrez que tout cela fait sens. Sinon, vous pouvez me contredire : la démocratie, c’est le droit d’avoir tort.

J’ajouterai volontiers, pour être complet, des sous-thèmes plus philosophiques à mes points 1 et 2 ci-dessus.

  1. À la recherche légitime d’un vestiaire facile se double l’absolue nécessité de ne pas paraître trop riche. Surtout pas. Cette penderie décrite n’est signifiante que d’elle-même. Certes, elle se reconnaît et se décrypte, ce que je fais. Mais en aucun cas, elle n’est un signe extérieur de richesse. C’est presque Ralph Lauren, et surtout pas en même temps. Cette allure se veut la plus simple possible, presque ouvrière. Tout l’inverse de celui qui s’habille chez (le vraiment incroyable en prix bas) Suit Supply, et qui veut montrer son envie d’ascension sociale, qui veut faire croire qu’il fait partie des happy few qui s’habillent chez Cucinelli ou Loro Piana. Cette allure française se veut… comment dire… insignifiante ? C’est édifiant, mais ça ne m’étonne guère. On a du mal à se donner de la grandeur maintenant. Puis-je, en partant du vêtement, aller jusqu’à de tels développements ? Je me le demande.
  2. Développement du point 2, et corollaire du précédent également : cette recherche esthétique « qui ne coûte pas cher » se double d’un goût très français pour la moindre dépense vestimentaire. Je vois des clients argentés qui ostensiblement font le choix du « pas trop cher ». Comme mon aimable client de l’autre jour, qui au lieu de s’offrir un tricot en cachemire Johnston of Elgin ou Moorer, voire Bompard, a choisi un tricot en cachemire Falconeri. C’est si parlant.

Ce goût français, résultant 1) d’une volonté de simplicité, 2) d’un porte-monnaie contraint, 3) d’une orientation culturelle pour le moins-disant, se lit dans le tissu commercial. Êtes-vous capable de trouver dans votre ville — Bayonne, Rennes, Limoges ou Cherbourg — une belle boutique très achalandée en produits de qualité, anglais ou italiens, qui valent cher ? Pourquoi Drake’s n’a-t-il jamais ouvert de boutique à Paris ? Pourquoi même, d’ailleurs, Drake’s n’a-t-il aucun revendeur multimarques ici ? Et, à l’inverse, pourquoi Paris est-elle un eldorado pour Suit Supply, qui y multiplie les implantations ? Dans les villes que je viens de citer, trouvez un polo Gran Sasso ou un pull Smedley.

Des questions qui, comme vous le voyez, dépassent le style et touchent en réalité à l’économie, presque à la politique. Je me suis beaucoup amusé à essayer de vous expliquer ce style français que je semble voir. Et vous? Les arguments que j’avance font-ils sens aussi à vos yeux?

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

L’uniforme asymétrique de la United States Space Force

Alors que j’écrivais un article sur l’uniforme des pilotes de ligne (à paraitre dans Airways Magazine), je tombais sur une tenue particulièrement intéressante, ou amusante, c’est selon. Il s’agit de l’uniforme de la jeune United States Space Force, créée en 2019. Elle ne pouvait se contenter d’un simple uniforme hérité de l’Air Force, elle devait marquer sa singularité. Quoi de mieux, pour se distinguer, qu’un vêtement de parade à boutonnage asymétrique d’un large pan croisé obliquement sur la poitrine ? Quelle définition. Voyez plutôt :

Très intéressante n’est-ce pas? Cette oblique surprend l’œil moderne, habitué à la verticalité sobre des chemises et vestes. D’autant plus que une telle oblique n’est pas facile à patronner. Sur un homme, c’est déjà coton, sur une femme avec le développement de la poitrine, ça devient une gageure. Pourtant, elle s’inscrit dans une longue tradition, celle du dolman. Dès le XVIIIᵉ siècle, la cavalerie hongroise arbore le porte : une veste ajustée, couverte de brandebourgs et de tresses. Les hussards en France popularisent cette allure flamboyante : le torse barré, la silhouette nerveuse, la martialité transformée en spectacle. Voyez les deux exemples dans l’ordre, le premier s’arrêtant à la taille, le second avec de petites basques emboitant les hanches :

De Vienne à Paris, de Varsovie à Saint-Pétersbourg, toutes les armées continentales copient ce modèle. Les uhlans prussiens, les lanciers français ou autrichiens, puis les chasseurs de toutes sortes adoptent des coupes similaires. Ce torse rehaussé d’un large V est signe de dynamisme, de singularité et, disons-le, de panache. Toutefois là, rien d’asymétrique. Bien au contraire. L’ouverture est au centre, les pans se chevauchent d’ailleurs très peu (on dit qu’il n’y a pas de croisure) et les brandebourgs cherchent la symétrie parfaite.

C’est que l’asymétrie dans le vêtement est très très rare. Deux exemples me viennent en tête. Le premier est hors sujet ici, il s’agit des robes asiatiques pour hommes, types tuniques d’Empereurs et de mandarins, voyez plutôt ce sublime exemple chinois, autour de 1800 :

Le second exemple est plus intéressant, plus proche, et plus utile à ma démonstration. Il s’agit du dolman porté par les grooms et chasseurs d’hôtel dans les années 20 et 30. Comme on peut le voir sur cette excellente reproduction dans le film de Wes Anderson, Grand Budapest Hotel :

Là, on trouve une asymétrie de boutonnage, avec un pan chevauchant largement l’autre pour se boutonner, à la manière d’une veste croisée, assez loin sur le pan droit. C’est beau. On en connait un autre, c’est Spirou, dont la première version en 1938 figurait un dolman à grand V boutonné.

Ce grand V boutonné symétrique mais à fermeture asymétrique a inspiré Hollywood. Les costumiers des séries de science-fiction des années 60 cherchent à imaginer l’uniforme de l’homme du futur. Or, quel vocabulaire emprunter, sinon celui déjà chargé de symboles ? Dans Star Trek, la série originale, ce système de croisure décalée tape dans l’œil des costumiers. Mais pour alléger la veste, la rendre plus minimaliste et éviter de leur donner une allure de groom et de hussard hongrois, exit les boutons. Une agrafe, sorte de fibule new-age est simplement rajoutée à cheval sur l’épaule. Ça ne manque pas d’allure. Mais c’est plutôt années 1970 que 2070 au final non?

Un truc stylistique qui sera repris dans Star Wars ainsi que dans Battlestar Galactica pour donner un air de discipline martiale ou pour signaler l’ordre hiérarchique et la solennité militaire.

On voit alors la boucle se refermer : le dolman hongrois inspire l’Europe, qui inspire Hollywood, qui inspire aujourd’hui la Space Force américaine. L’histoire du vêtement militaire est rarement linéaire : elle procède par citations, réinterprétations, réemplois. Dans l’espace, on recycle le XIXᵉ siècle pour inventer le XXIIᵉ. L’armée de l’espace ne pouvait s’habiller comme de simples terriens. Il lui fallait une singularité iconique, presque théâtrale, propre à graver dans l’imaginaire collectif son existence toute neuve. C’est toutefois signalons le un prototype. Une sorte de compromis entre le dolman du hussard et le costume d’officier klingon.

Dans cinquante ans, peut-être jugera-t-on cet uniforme comme une réussite symbolique, capable d’incarner l’entrée de l’humanité dans l’ère extra-atmosphérique. Ou peut-être le rangera-t-on aux côtés des bizarreries vestimentaires que l’histoire militaire a produites en abondance : casques à crête trop lourds, pantalons garance, vareuses à boutons inutiles. Quoi qu’il en soit, l’affaire est claire : même au XXIᵉ siècle, l’uniforme militaire ne se contente pas de vêtir. Il convoque l’histoire, recycle l’imaginaire, raconte une épopée. La Space Force a choisi le biais. À nous de décider si ce biais est brillant… ou simplement bancal. J’attends de voir en France toutefois quelques études intéressantes, pour au moins avoir de quoi bavarder. Pas sûr qu’avec notre déficit abyssal et anxiogène nous soyons en capacité de le faire toutefois.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Sommes-nous tous en uniforme ?

Dans le métro parisien, un matin de semaine, les silhouettes défilent. Sneakers blanches, sac de sport, jean délavé, hoodie ample et écouteurs vissés aux oreilles. De temps en temps, un costume. Au premier regard, on pourrait y voir la diversité joyeuse d’une société où chacun exprime son style, sa personnalité. Pourtant, cette apparente liberté n’est-elle pas d’une certaine manière, un uniforme. Idée qui m’a troublé l’autre jour. N’étais-je pas devant une illusion d’individualité ?

Je rependais à ce qu’écrivait Georg Simmel (1858-1918) sur la mode comme un jeu de double contrainte : l’individu cherche à s’intégrer (imiter les autres) tout en voulant se différencier (s’affirmer). S’aligner et se différencier à la fois. Ainsi, la mode est une mécanique paradoxale : elle nous promet la singularité, mais par le biais d’une série de codes collectifs. Roland Barthes, quelques décennies plus tard, le soulignera à son tour : ce n’est pas tant le vêtement qui compte que le discours qui l’entoure. “Choisir” une pièce vestimentaire, c’est en réalité choisir dans un stock limité de significations déjà balisées par le groupe. La chemise à carreaux, la basket rare ou le jean vintage deviennent ainsi des “signes” de liberté, mais cette liberté est codée. La publicité, la presse, aujourd’hui les influenceurs, nous indiquent ce qui sera considéré comme original.

Dès lors, nos goûts vestimentaires ne sont pas neutres, ils traduisent notre habitus social. Le vêtement, bien avant de dire qui nous sommes, dit à quelle classe nous appartenons, ou voulons appartenir. Le vêtement est en partie, l’uniforme invisible des classes. En partie, car un millionnaire du bitcoin peut se vêtir comme un va-nu-pieds. Et qu’à l’inverse, le costume-cravate peut camoufler les classes : employé de bureaux ou directeur général * ? Le costume est l’uniforme par excellence de l’homme moderne **. Sobre, fonctionnel, sérieux, il gomme l’excentricité pour incarner la respectabilité. En ce sens, le costume-cravate est un signe de discipline, de rationalité, de pouvoir. Comme tout uniforme, il dissimule l’individu derrière un rôle.

Aujourd’hui, tous les milieux s’en libèrent. Dans les startups de la tech, par exemple, le hoodie ou le t-shirt remplacent le costume : autre uniforme, tout aussi codé, mais qui se veut décontracté, créatif. On ne s’affranchit donc pas de l’uniforme : on change seulement de grammaire. Là où l’ancien costume signalait l’autorité, le jean et la sneaker de marque signalent désormais le dynamisme et l’appartenance à une élite nouvelle.

D’une certaine manière, ce jean sneaker hoodie est un uniforme aussi. Dans le métro, je pensais alors aux paysans du XVIIème siècle, allez savoir pourquoi. Ils n’avaient pas vraiment le choix de leurs vêtements. Ils se vêtaient d’habits utilitaires et basiques. Dont la répétition pouvait probablement donner l’impression d’uniforme. Thorstein Veblen (1857-1929) établit que l’habit est l’un des terrains privilégiés de la consommation ostentatoire. Porter une cravate Hermès ou une sneaker Balenciaga n’a rien de fonctionnel : c’est un signe de statut. Michel Foucault, de son côté, voyait dans ces pratiques une “technique de soi” : nous travaillons notre apparence comme nous sculptons notre identité, persuadés de nous inventer alors que nous rejouons des normes déjà instituées.

Et si ce soin vestimentaire nous paraît si important, c’est aussi parce que nous en avons le temps et les moyens. Dans les sociétés pauvres ou en guerre, le vêtement obéit d’abord à la nécessité. Dans les sociétés riches, il devient un support de narration de soi. Le futile est un privilège.

Simmel, encore lui, avait déjà vu juste : la mode n’abolit pas l’uniforme, elle le renouvelle sans cesse. Le costume-cravate, aujourd’hui concurrencé par d’autres styles, reste un bon rappel : ce que nous appelons “liberté vestimentaire” est toujours inscrit dans des codes collectifs. L’uniforme n’a pas disparu : il s’est dissous dans la mode, les tendances et les tribus sociales.

Alors, sommes-nous libres de nous habiller ? Oui, mais seulement à l’intérieur d’un cadre qui fait sens. Et c’est sans doute cela, le vrai paradoxe : nous avons besoin d’un uniforme pour pouvoir paraître individuels. Sans codes partagés, la différence ne serait même pas lisible.

À la fin, la question demeure : votre style vestimentaire, qu’il soit costume-cravate, jean vintage ou hoodie design, n’est-il pas déjà un uniforme ?

* notons tout de même que l’œil averti est capable de distinguer le costume basique du costume de prix. Ce qui dès lors peut orienter la lecture sociale.

** bien que l’idée que le costume soit un uniforme soit sans cesse rejeté par les sartorialistes, et moi-même en partie, qui tentons de lui donner du cachet et de la personnalité, par le tissu, la coupe, les accessoires. Je m’amuse toutefois à constater que des marques comme Suit Supply ou à l’inverse du spectre, Hartwood (vu dans Dandy Mag), par la répétition systématique du costume marine avec une belle cravate marine cherche à enfoncer le clou de l’uniforme, du magnifique uniforme.

Sur ces petites réflexions, je vous laisse songer. Et songez aussi… à une chose. Il y a 16 ans, j’ouvrais ce blog… Cette petite information envoyée par WordPress m’a fait ouvrir grand les yeux. Belle semaine. Julien Scavini

Style anglais, du tapage à assagir ?

Lorsque je pense style anglais, je ne pense pas immédiatement au costume. Je pense d’abord au style campagne chic, dont l’élément central est la veste en tweed à carreaux. C’est l’une des signatures les plus reconnaissables de l’élégance britannique : un mélange assumé d’excentricité et de tradition.

En France ou en Italie, le tweed évoque la discrétion : bruns, gris, verts sourds. On aime ce côté “naturellement raffiné”, texturé mais contenu, presque en sourdine. En Angleterre, c’est tout autre chose. Le tweed est historiquement un vêtement de campagne, pensé pour être robuste, fonctionnel, et… visible. Ces carreaux vifs – rouge, orange, bleu roi, fuchsia parfois – n’étaient pas un simple caprice esthétique. Ils identifiaient un clan, une région, une famille, et plus tard, servaient à se distinguer lors des parties de chasse.

Les tons sont inattendus : sauge, moutarde, framboise, turquoise. Ils se croisent dans la trame et s’opposent farouchement à la campagne anglaise elle-même : brume, landes, collines, chiens de chasse… Cette touche de couleur presque théâtrale tranche avec la grisaille et donne naissance à cette impression de “campagne chic”.

Ce qui est fascinant, c’est que les Anglais ne voient pas cela comme extravagant. Pour eux, c’est le prolongement naturel de leur rapport à la nature et à la tradition. Vu de l’extérieur, c’est presque un manifeste stylistique : porter le tweed chamarré, c’est afficher une décontraction élégante, une indifférence aux codes sobres du continent.

C’est aussi pourquoi, dans les liasses des drapiers comme Holland & Sherry, Moon, Lovat ou Porter & Harding, on retrouve toujours ces carreaux bigarrés. Ils incarnent un style qui ne cherche pas à séduire par la discrétion, mais à affirmer une personnalité, une appartenance, un goût de la couleur.

On pourrait dire que le tweed français ou italien est “civilisé”, presque urbain, tandis que le tweed anglais chamarré demeure profondément rural – aristocratique même – avec une pointe d’excentricité joyeuse.

Et cette veste n’est jamais seule. Dans le vestiaire anglais, elle s’accompagne de compagnons tout aussi caractéristiques. La chemise tattersall, avec ses carreaux discrets qui rappellent l’univers équestre et agricole, prolonge naturellement le motif du tweed. La cravate amusante, souvent décorée de petits motifs animaliers ou d’un motif club, ajoute une note de fantaisie assumée. Quant aux pantalons, ils se déclinent volontiers en velours côtelé épais ou en flanelle grise, matières robustes mais élégantes, parfaitement adaptées à la vie de campagne comme à une promenade en ville.

C’est cet assemblage, plus encore que chaque pièce isolée, qui crée le fameux “style campagne chic” : une silhouette rustique, colorée, mais traversée d’une élégance aristocratique qui reste proprement anglaise et que la marque Hackett incarnait merveilleusement il y a vingt ans.

Reste que, pour séduisant qu’il soit sur le papier – ou sur les landes du Yorkshire – cet assemblage peut vite tourner au costume folklorique. En Angleterre, il évoque la tradition, la chasse, la campagne aristocratique. Mais vu de l’extérieur, il frôle parfois la caricature. On pense immanquablement à Nigel Farage, à ses vestes de tweed un peu étriquées, ses pantalons de velours trop larges et ses cravates criardes, incarnation d’un certain provincialisme politique. Ou encore à ces gentlemen excentriques vus à à Ascot, qui assument fièrement une palette de couleurs improbable, avec le sourire d’un pays qui chérit son humour vestimentaire.

C’est charmant à observer, mais autrement plus ardu à porter pour un Français. Notre culture vestimentaire, façonnée par la recherche de l’équilibre et de la mesure, se heurte vite à ce trop-plein de motifs, de textures et de couleurs. Ce qui passe pour de la décontraction aristocratique à Londres peut aisément sembler “lourdingue” à Paris.

Heureusement, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au bout de cette excentricité pour apprécier et porter ces vestes chamarrées. Car si l’on s’en tient à la tradition la plus stricte, on se retrouve vite enfermé dans une panoplie presque dandyesque : pantalon de velours rouge cramoisi ou jaune poussin, cravate à motifs saugrenus, chemise à carreaux voyants… L’ensemble devient vite tapageur, apprêté, et finit par sembler plus précieux que naturel. Et puis surtout, on devient dans la rue un sujet de rigolade. Difficile !

Or, la force de ces vestes réside précisément dans leur vitalité et leur caractère. Inutile de les noyer sous une avalanche de pièces tout aussi chargées : il est tout à fait possible de les mettre en valeur avec plus de simplicité. En allégeant l’ensemble, on conserve le charme du tweed chamarré, mais sans tomber dans la caricature.

C’est précisément ce que certains observateurs du style britannique, comme Simon Crompton (de Permanent Style), ont compris. Conscient du risque de tomber dans la panoplie “campagne de chasse”, il choisit souvent de neutraliser la veste en l’associant à un vêtement simple, presque banal : un jean brut. Ce contraste volontaire permet de casser l’aspect trop apprêté de la tenue, et de replacer le tweed chamarré dans un cadre plus quotidien, plus urbain aussi.

Ce type d’approche ouvre la voie à une manière contemporaine d’apprivoiser ces vestes. On conserve ainsi leur éclat et leur personnalité, tout en évitant le côté tapageur. Dans le même esprit, un pantalon de velours côtelé épais dans une teinte neutre – blanc cassé ou ivoire – permet également d’alléger l’ensemble. On reste dans un registre rustique, cohérent avec le tweed, mais sans tomber dans l’exubérance colorée. L’effet est lumineux, élégant, et donne à la veste chamarrée l’espace nécessaire pour s’exprimer sans être concurrencée. Autre possibilité, sélectionner un pantalon rappelant les tons de la veste, mais dans une palette non saturée, de couleurs douces, voir image ci-dessous. Ces choix – jean brut, velours neutre, flanelle sobre – montrent qu’il est possible de porter des vestes aux carreaux voyants sans verser dans la panoplie caricaturale. Tout l’art consiste à équilibrer l’excentricité anglaise avec une certaine retenue italienne : un dialogue entre fantaisie et mesure, qui rend le tweed chamarré non seulement regardable, mais véritablement portable.

Trouver le bon équilibre relève presque du chemin de crête. Trop de fidélité à la tradition, et la tenue bascule dans le déguisement : on se retrouve affublé d’un pantalon criard ou d’une cravate excentrique qui donnent à l’ensemble un air théâtral. Trop de sobriété, et la veste perd sa raison d’être, comme si l’on cherchait à la rendre inoffensive. L’enjeu est donc de trouver cette ligne fine où le tweed chamarré garde sa vitalité, son excentricité joyeuse, mais tempérée par des choix de pantalons, de chemises ou d’accessoires qui le rendent portable au quotidien. C’est là que réside tout l’art : préserver l’esprit anglais, sans tomber dans le piège du pastiche ni renoncer à la mesure italienne contemporaine.

Ralph Lauren n’est pas le seul à avoir compris cette nécessité d’adapter l’esprit anglais. Toute une génération de créateurs et de maisons s’est amusée à revisiter le tweed chamarré. Drake’s, par exemple, reste fidèle à un certain humour britannique mais dans des déclinaisons plus souples, portées avec des chemises en oxford ou des chinos sobres qui atténuent la flamboyance des carreaux. Hackett a essayé de proposer des vestes inspirées de la campagne mais pensées pour la ville, avec des motifs légèrement réduits et des harmonies plus subtiles, mais s’est peut-être perdue en route.

En Italie, des maisons comme Boglioli ou Caruso se sont emparées de ces codes pour les réinterpréter à leur manière : vestes déstructurées, couleurs plus feutrées, coupes légères. On est loin du rustique anglais originel, mais l’âme du tweed est encore là, transposée dans un langage méditerranéen plus raffiné. Cette évolution montre bien que le tweed chamarré, s’il reste enraciné dans une tradition rurale anglaise, peut aussi devenir un terrain de jeu stylistique universel. Il suffit d’ajuster la palette, la coupe, ou l’association pour transformer ce vêtement d’aristocrate campagnard en pièce désirable et portable.

En définitive, la veste en tweed chamarré reste l’un des emblèmes les plus attachants du style anglais : un mélange d’excentricité et de tradition, de fantaisie et d’aristocratie rurale. Vue de France, elle peut sembler lourde ou tapageuse, mais en l’associant avec simplicité – ou en choisissant des réinterprétations plus sobres à la manière de Ralph Lauren – elle devient une pièce pleine de caractère, facile à intégrer dans un vestiaire contemporain. Un rappel que l’élégance, parfois, se niche dans ce subtil équilibre entre audace et mesure.

Belle semaine, et belle rentrée. Julien Scavini

André Leon Talley

Je disais récemment à un jeune et néanmoins très remarquable client que s’il voulait aller loin dans sa partie – la décoration d’intérieurs – il lui fallait faire preuve d’une grande exigence pour sa penderie, autant que pour son art. Il réussit déjà très bien ce qui lui permet de commissionner de beaux vêtements assez régulièrement, et je tentais de lui faire sentir qu’il fallait aller plus loin. Qu’il ne pouvait plus essayer de faire passer des vessies pour des lanternes. Décodé : qu’il ne pouvait plus faire passer un chino fatigué, même repassé, pour une pantalon de qualité ; qu’il ne pouvait plus faire passer une veste vintage moche pour une veste remarquable ; qu’il ne pouvait plus faire passer une chemise Figaret pour un modèle Charvet.

Je tentais de lui expliquer que lorsque l’on veut être un grand dandy, il faut s’en donner les moyens. Car sinon – travers parisien que j’abhorre – cela donne irrémédiablement un style demi-monde assez pathétique. Je voyais récemment dans POINT DE VUE les photos d’une soirée smoking où l’un des invités s’était amusé à porter un chino vert acide avec une veste de smoking. Idée intéressante, si le pantalon avait été en laine superfine, et / ou si les souliers avaient été irréprochables : en l’occurrence des mocassins mous et décontractés en veau-velours, d’une autre teinte de vert. Bref cela était affreux. Dans le même almanach, un invité avec un papillon blanc sur un smoking… aussi affreux.

Avant de tenter des inventions stylistiques, il faut chercher à maitriser le code parfaitement. En l’occurrence pour revenir à cet article de POINT DE VUE, porter un smoking simple et parfait, c’est déjà parfait. Mais si l’on veut briser les codes, et cela peut-être très intéressant et percutant, alors il faut s’en donner les moyens, et être irréprochable. Un pantalon de couleur avec un smoking? Alors il doit être en laine superfine, car la laine fait plus beau, plus riche, que le coton qui fait après midi au supermarché. Avec ce pantalon de couleur, il faut un slippers d’opéra noir et bien brillant pour rappeler le contexte. Le papillon de couleur ou blanc sur un smoking noir? Aucun intérêt. Essayer de se donner du style avec un accessoire à trois sous, c’est comme peindre en blanc les flancs des pneus d’une Twingo pour donner l’impression d’une Rolls.

Bref, je tentais de lui dire qu’en aucun cas, si l’on a de grandes prétentions, en particulier dans le monde artistique et financier qui est le sien, il faut faire chiche, ou pire, se ridiculiser en reniant le beau. Le très beau. Qu’il fallait qu’il se donne une légitimité par son expression corporelle. Que la netteté de ses vêtements et leur qualité, devaient être un gage de sérieux professionnel. Qu’il pouvait faire le dandy autant qu’il voulait, mais qu’il fallait que ce soit un dandy de qualité. Avec des morceaux choisis. Pas subis.

Là dessus nous nous quittions. Je repensais à cette discussion… Je voulais trouver un exemple. Pierre-Antoine me l’a trouvé. André Leon Talley. Né en 1948, mort hélas trop tôt peut-être en 2022, on pourrait dire simplement qu’il était journaliste de mode chez Vogue. Ce serait réducteur. Il était tellement plus que cela. Un grand manitou francophile de la mode plutôt. Grand, dans tous les sens d’ailleurs. S’il avait fallu que je l’habille, je serais monté sur un escabeau.

Voilà l’exemple qui me manquait pour Alexandre. André Leon Talley, c’est l’exubérance absolue. Un homme toujours en fourrure, en cape, en kimono. Qui osait. Et avec des bijoux en plus, rendez-vous compte ! Jugez plutôt :

Mais dans cette image, il y a tout de mon argumentaire. Il y a de l’exubérance oui, mais tout est irréprochable. Ce smoking ne vient pas de chez Balthazar. Les slippers d’opéra, malgré leur dimension de péniches, sont la cerise sur le gâteau du goût. Quant à ce caftan, il est une création sur-mesure hallucinante. On est jamais un aussi beau dandy que lorsqu’on est un dandy qui sait et qui montre qu’il sait.

André Leon Talley aimait jouer les dandys. Mais il savait ce qu’était un bon et irréprochable vêtement. Voyez plutôt ce jeune homme qui savait déjà :

La silhouette en canotier est merveilleuse. J’ai envie de ce costume à carreaux, je vais y penser pour l’été prochain !

L’homme a par la suite prodigieusement grandi. En restant impeccable. J’imagine que son slippers à boucle de diamants a du être la pièce maitresse de la vente de ses effets personnels chez Sothebys.

Bras droit ou je ne sais quoi d’Anna Wintour, il savait porter le costume. A côté de bien d’autres curiosités de style (une infinité même) que je ne relaie pas dans cet article, voulant me concentrer sur la capacité d’André Leon Talley à savoir porter classique, à savoir ce qu’il convient de porter.

Des costumes réalisés en grande-mesure. Ici l’essayage d’un croisé en seersucker. Le col n’est pas réalisé encore :

J’ai trouvé cette photo prise à Paris très élégante aussi, avec un manteau un petit peu dandyesque et féminin, mais posé sur une croisé impeccable.

J’ai aussi trouvé cette image là, avec Christian Lacroix qui savait s’habiller alors. Quel magnifique polo-coat.

Voici pour ce petit article très illustré. Un exemple que l’on peut être un parfait dandy, mais savoir en même temps parfaitement ce que qualité veut dire. Et que l’on peut être un dandy exubérant et imparable si l’on sait ce que l’on porte !

Belle semaine, Julien Scavini

Noms et nationalités

Dans notre petit univers sartorial, il est courant d’essayer de coller un nom sur tel ou tel vêtement ou partie de vêtement. Les manches napolitaines là, le col anglais ici, les pinces à la française enfin… Cette volonté de rendre simple la perception d’un point particulier produit généralement l’effet exactement contraire, et je constate avec amusement chaque jour comment des clients qui s’intéressent au sujet sans en faire une expertise confondent allègrement tout. Les manches deviennent italiennes, le col londonien et les pinces américaines… C’est à la fois hilarant et un peu questionnant. D’autant que tout ces noms, à l’étude, ne veulent pas dire grand chose.

Autant le dire directement, la plupart du temps, les noms sont donnés aux vêtements ou à des spécificités des vêtements dans un simple but commercial. Les clients les retiennent mieux et redemandent le vêtement dont ils ont gardé le nom en mémoire. Plus facile que de dire « le pantalon de coupe droite à une pince et ajusteurs de la saison passé ». Dire le pantalon « Enzo » est plus efficace. Le nom est par ailleurs l’occasion de coller une image mentale diffuse à la marque ou au produit. Un marque qui appelle son pantalon « Alfred » et d’autres qui l’appellent « Brentwood » ou « Portofino » ne disent pas la même chose. Pour une marque, les noms sont un positionnement marketing. Et c’était déjà le cas au siècle passé.

Dans cette affichette des années 1920 de Brooks Brothers, les cols qui sont made-in-England portent des noms de contrées ancestrales. Une manière comme Ralph Lauren aujourd’hui de distiller l’idée d’une filiation avec la Vieille Europe et sa finesse.

Dans les mêmes années 1920, les tailleurs de la région de Naples comme Rubinacci et Attolini s’intéressent à épurer la veste de tradition anglaise. Ils cousent les manches des vestes comme des chemises, avec des coutures inversées et des fronces appelées « mappina« . Voir cet article. Un siècle plus tard, on parle de manches napolitaines. A l’inverse de l’exemple précédent, voilà une origine connue et référencée. Toutefois si cela fonctionne bien là, cette exception confirme la règle pour moi. Car c’est rare de trouver une vraie et sûre origine.

Certains clients me parlent de manches romaines, ou de manches milanaises. Là je ne sais pas en réalité de quoi il s’agit. Je pense que même Hugo Jacomet qui a fait un tour extensif de l’Italie pour son livre ne serait pas tout à fait sûr de pouvoir caractériser les différences si fines entre villes. Existent-elles ? Aussi, pour moi, il existe deux types d’épaules : le montage classique tailleur, avec un bombé de la tête de manche plus ou moins affirmé. Et le montage déstructuré, que je viens d’évoquer. Je l’appelle napolitain, tout en était très précautionneux sur le nom… On fait des manches napolitaines à Naples je dirais. A Paris, on fait une manche déstructurée, point.

La milanaise, puisqu’on en parle… Il s’agit à la fois d’un type de fil de broderie, et d’une boutonnière spécifique du revers qui fait une gorge. Mais la boutonnière du devant de la veste, ou des manches, ne peut pas être appelée milanaise en revanche ! Je crois me souvenir d’un client un jour qui me parlait de cette boutonnière en l’appelant la napolitaine… Le pauvre était perdu. Cela m’amusait.

Sur le pantalon, les pinces prennent parfois des nationalités. Vers l’intérieur, des clients me disent « pinces françaises », d’autres « pinces anglaises ». D’autres aussi disent « pinces tailleur ». Ouhla, stop. Soyons clair, les tailleurs anglais, français, allemands, russes ou italiens ont toujours plutôt fait les pinces vers l’intérieur. C’est ainsi que l’on faisait dans le secteur tailleur. Il a fallu du temps, et vraiment les dernières décennies du XXème siècle pour voir se répandre les pinces extérieures, au grand dam de Monsieur François Ferdinand, le créateur de la veste slack : J*Keydge. Peut-on donner une nationalité aux pinces, je ne le crois pas.

Revenons aux cols de chemises. L’exemple le plus intéressant. Je prends comme habitude à la boutique de présenter ceux-ci ainsi : le col le plus fermé est le col à la française ou col classique. Le col semi-ouvert est le col italien. Le col ouvert est le col anglais. Mais est-ce justifié? Pas totalement. D’abord, tous ces cols ont été plus ou moins développés au Royaume-Uni au XIXème siècle. Ils étaient durs et détachables à l’époque. De 1870 à 1920, ils sont tous dessinés par des maîtres chemisiers. Voyez ces intéressantes planches ci-dessous :

D’abord, ce que j’appelle le col français, fermé, est en fait le col le col le plus traditionnel avec son V plutôt fermé. Entre POLO et STANLEY sur la planche du haut. Ensuite, ce que j’appelle le col italien, est en fait appelé col « semi cutaway » ou « medium spread » en anglais. Mais surtout, les italiens appellent ce col un col… français. Je vous le donne en mille ! Un col très répandu chez nous dans les années 50 et 60 avec des marques en vue comme ARMORIAL ou NOVELTEX, voir ci-dessous : magnifique chemise d’ailleurs, de belle tradition française. Regardez aussi le col KASONTA au-dessus, il incarne déjà quelque chose d’ouvert en 1900…

Enfin ce que j’appelle le col anglais est en fait un col « full cutaway », ou « full spread » comme disent les anglais. Intéressante image de 1921 ci-dessous, piquée dans cet excellent article. A ne pas confondre avec l’autre col anglais… le tab-collar qui se caractérise par sa petite patte d’attache. La chemise cristallise les noms étrangers. On parle bien de col cubain aussi…

Ce que je veux dire à travers cet article, c’est que l’on colle très facilement dans notre milieu des noms et des origines souvent fictives. A but commercial souvent, ce qui est légitime, à but historiciste aussi parfois, ce qui est hautement discutable au fond. Car les clients finissent par s’y perdent et la lecture claire des filiations esthétiques devient difficile. Des noms et des origines à manier avec précaution donc, car sans assurance et sans vérité historique souvent !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Les matelassages

Les vêtements matelassés sont devenus très courants. Mais je me souviens dans les années 2000 lorsque j’en cherchais, ils étaient presque introuvables. Seul Barbour faisait déjà sa veste Liddesdale, une merveille dont j’apprécie la légèreté. Le Chouan des Villes en son temps avait parlé de cette pièce simple et légère du vestiaire masculin dans son article Court éloge du husky.

Cette veste ainsi que la plupart de celles que l’on trouve sur le marché présentent un motif de matelassage auquel on s’est habitué, en losanges. Ou plutôt en carré disposés en diagonale. Pourquoi un tel placement du matelassage? La raison est assez simple et très technique. Les tissus à matelasser sont placés dans un banc automatique qui matelasse en continu. Le « sandwich » avance, tendu entre deux rouleaux, l’un qui déroule, l’autre qui enroule. Au milieu du banc, des machines à coudres s’agitent en dessinant des zigzags alternant vers la droite ou vers la gauche, alors que le tissu déroule : ><><><><. Les machines vont de gauche à droite et de droite à gauche, pendant que le tissu avance. Il en résultat des zigzags qui se croisent et s’entrecroisent. Si les carrés étaient à l’horizontal, ce serait beaucoup plus long, il faudrait que le tissu s’arrête le temps de faire toute la largeur : —— . A l’inverse, pour les longueurs, le tissu pourrait avancer | | | | |. Mais il faudrait arrêter à chaque largeur -|-|-|-|-| Donc, la diagonale est préférée. Il faut aussi avoir à l’idée que ce n’est pas la même machine qui fait toute la diagonale. Non non, la course de la machine est réglée sur quelques losanges de large seulement, puis elle change de direction.

En plus, lorsque l’on matelasse, les couches réagissent entre elles et le réglage des machines doit être précis. Piquer sur les diagonales en même temps permet de plaquer le sandwich dans son biais.

Un autre motif de matelassage semble très à la mode en ce moment. Ce sont les japonnais et les coréens qui j’ai l’impression l’ont mis à la mode. Le matelassage en courbes. Là, les machines n’ont plus à piquer des zigzags ><><><> mais en sinusoïdes. De longues courbes s’entrelacent ()()()()()(. Il est amusant de constater que pour les crédences des cuisines, les motifs similaires dits en lanterne sont aussi à la mode.

Il est très important de penser que pour arriver à ces résultats, il faut simplement être un bon régleur de machine et qu’il faut apprécier la géométrie mathématique. Il faut jouer entre l’avance du tissu et le défilement horizontal des machines à coudre. Comme dans une imprimante en fait. L’alliance des deux mouvements par un jeu géométrique crée la forme. Pour des carrés diagonales, la machine va de gauche à droite avec linéarité, pour des courbes, elle va de gauche à droite à vitesse variable. En s’amusant un peu avec la programmation, il est même possible d’obtenir des amusements comme cela :

Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi. Le matelassage a toujours été utilisé pour solidariser entre elles des couches de tissus. Pour deux raisons : un, rendre le sandwich de matières plus isolant et deux, pour rigidifier le sandwich. Deux ou plusieurs tissus matelassés entre eux deviennent un nouveau tissu qui a naturellement de la rigidité.

Le pourpoint de Charles de Blois datant de la fin du XIVéme siècle est un bel exemple de matelassage. Réalisé à la main bien sûr, la machine n’existant pas à l’époque, ses lignes de coutures permettent de donner un galbe caractéristique aux différentes parties, qui acquièrent de la tenue. Le matelassage en plus des deux caractéristiques évoquées plus haut permet aussi de renforcer le tissu au percement et de donner un aspect molletonné, ce qui est utile sous une armure. C’est d’ailleurs pour cela aussi que les tapis qui se positionnent entre le cheval et la selle sont matelassés. Cela crée un petit coussin.

Sur un habit du XIXème siècle que j’avais restauré pour le compte d’un client, j’avais aussi pu admirer le matelassage intérieur, sur les doublures, en particulier au niveau du buste avant. La doublure était prise en sandwich avec les entoilages, si bien que le plastron, c’est à dire l’entoilage de la poitrine était particulièrement rigide et donnait à la queue-de-pie en question un aspect pigeonnant caractéristique. La porter, c’était porter une armure. De l’extérieur, rien ne paraissait. Mais dedans, quelle gaine rigide ! Les lignes de matelassage n’étaient absolument pas régulières. Elles suivaient les lignes de force et épousaient le courbes du patronage. Elles étaient faites sur le vêtement. Ce n’était pas un tissu pré-matelassé.

Autre exemple d’un matelassage artisanal, suivant un tracé défini pour un vêtement. La doublure intérieur du manteau de cérémonie de Lincoln, par la tristement défunte marque Brooks Brothers. Le matelassage de la doublure avec une ouatine donne du relief. C’est si joli. On peut tout faire en plus.

Mais revenons au matelassage mécanique. On ne matelasse pas seulement pour emprisonner sous un tissu un autre tissu plus ouaté. On matelasse aussi pour créer des chambres creuses dans lesquelles placer quelque chose. Comme du duvet de canard. Alors, le matelassage est horizontal, pour emprisonner le duvet dans des étages. A la façon de bibendum. Si l’on matelassait à la verticale, le duvet se retrouverait par gravité en bas du vêtement. Donc, non, il faut garder à chaque étage le duvet, horizontalement. On parle alors plutôt de rembourrage que de matelassage. Le matelassage horizontal est assez à la mode, pour son aspect épuré et moderne, là où le matelasse losange fait bien plus british et traditionnel.

Mais puisque je parle du matelassage vertical, finissons avec. Il est possible en effet de matelasser verticalement, seulement. Sans effet diagonale. Cela se fait beaucoup dans l’automobile ancienne, où le matelassage vertical est synonyme de vitesse.

Arnys avait vu ce détail quand la gamme de sacs de voyage était sortie. Le matelassage vertical distillait cette idée de vitesse et de belle voiture :

Mais le matelassage vertical, c’est aussi une tout autre référence. Un pays s’était fait une spécialité du matelasse vertical : les soviets. Voyez ces quelques exemples d’uniformes militaires soviétiques. Évidemment, c’est un peu moins glamour.

Chinois et coréens du Nord ont aussi eu matelassé leurs uniformes à la verticale :

Mais enfin vous préférerez revenir à Arnys je pense. Voyez cette veste inspirée de l’Asie, à matelassage vertical. Une trouvaille pas facile à mettre :

Jean Grimbert avait aussi dessiné ce grand manteau assez incroyable, avec le sac d’ailleurs :

Ce matelassage vertical, je suis sûr qu’il fut employé également en Chine Ancienne. Je suis persuadé d’avoir vu des gilets matelassés verticalement pour accompagner la robe traditionnelle des mandarins. J’avais dessiné cela, mais à cette heure de la journée, je ne retrouve plus mes références. Enfin, avec un bon dessin, vous comprendrez. En tout cas, il est amusant de constater que derrière un sens de matelassage, il existe des significations et des nationalismes enfouis.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Funérailles papales

Partie I

Vous allez finir par croire que j’ai une obsession morbide pour les enterrements avec ce nouvel article sur les funérailles du Pape François. C’est qu’à vrai dire, un tel évènement permet de jauger de la rigueur esthétique de nos contemporains. Un effort est-il fait pour un si grand évènement ou bien, cet évènement comme beaucoup d’autres, est-il dilué dans la mollesse confortable qui caractérise le progrès ? Telle est la question à laquelle en effet j’ai pu répondre déjà sur ce blog. Entre les funérailles d’une star française édifiantes et les funérailles d’une Prince Consort promettant du beau.

Le Pape François né Jorge Mario Bergoglio en Argentine, décédait à 88 ans au Vatican à Pâques. Comme il était considéré comme une sorte de star de Rock’n’Roll, c’était l’occasion rêvée de se montrer. A l’inverse, pour Benoît XVI qui était considéré comme une sorte de gargouille moyenâgeuse, ce fut service minimum et Emmanuel Macron ne se déplaça pas par exemple. Seul le Ministre de l’Intérieur y alla, ce qui fut qualifié ainsi : « C’est le niveau normal de représentation pour un gros évènement au Vatican« . Cela m’amuse donc beaucoup de constater que le niveau « normal » puisse bouger comme les marées. Quand au terme « gros » je le trouve d’une laideur indicible pour qualifier pareille circonstance. Bref…

Je remarque pour commencer les 14 porteurs du cercueil. Je n’aimerais pas être à leur place, ce train doit être aussi lourd que deux mille ans de Chrétienté ! Je les pensais habillés d’un frac, mais en fait non, il s’agit d’une sorte de jaquette à bas carré et à profond revers châle. Une sorte de tunique qu’un chef d’orchestre pourrait porter. Le papillon blanc et la présence d’un gilet en coton semble attester d’une parenté avec la queue-de-pie. Tout en faisant un peu moderne / protestant je trouve. Nikolaus Harnoncourt aurait pu s’habiller ainsi pour diriger du Bach. Quant à la couleur, elle semble indéfinissable. Elle n’est pas noire, non !

Cette photo faisant confrontation avec un huissier – lui en queue-de-pie – on peut clairement voir ce côté légèrement violet. Toutefois, je crois qu’il était de tradition en France il y a plusieurs siècles de porter le deuil en violet ou en pourpre, alors au fond pourquoi pas. Michel Pastoureau aussi parle du noir pour le deuil comme un concept tardif. Intéressante idée que de rompre ce noir si conventionnel tout en restant dans une sobriété de bon aloi.

Je continue sur les membres du personnel du Vatican et m’attardant sur cette tenue d’huissier que l’on voit à droite de la photo ci dessus. Comme l’évènement se déroule de jour, l’huissier ne porte pas avec sa queue-de-pie un gilet de coton blanc, mais un gilet noir. Détail important qui fait sens. Jacques Chirac en 1996 avait su faire cette distinction très distinguée lorsqu’il avait rencontré Jean-Paul II. Avec le collier qui va bien, ça, c’était la classe internationale ! Le signe d’un grand respect des choses. Si on peut avec amusement s’interroger sur son placement politique à droite, là, nul doute qu’il est le chef des conservateurs !

Mais revenons sur ces huissiers du Vatican en queue-de-pie. Admirez ci-dessous une telle mise portée par le prince de Windisch-Graetz, gentilhomme de sa sainteté. Les armes du Vatican sont suspendus à une bélière à multiples branches sertie de camées, ça ne manque pas d’allure. On dirait le collier de Marie Antoinette ! Les huissiers à la chaîne en France porte la chaîne par dessus la veste, eux la porte sous. Elle est plus courte toutefois. L’écharpe en moire noire donne une allure impeccable. Quel ordre, quelle décoration porte-t-elle ? Peut-être chevalier grand-croix de l’ordre du Saint-Sépulcre. Il n’est pas sûr par ailleurs que les revers de la queue-de-pie soit en satin (ou en faille). Pas de brillance. Pourquoi pas au fond, si elle est destinée uniquement à être portée de jour. Cela fait assez sens aussi.

Pour finir ce premier volet, je voudrais vous montrer mon héros. Lui, c’est le taulier, pardonnez moi l’expression. Mais il a tout. L’allure et le physique. Il n’y a pas que les jeunes qui sont beaux. Et comme quoi, un habit un peu construit n’empêche finalement pas le confort. Cet autre gentilhomme du Pape est l’ambassadeur Alfredo Bastianelli. Il doit être un peu vaniteux, c’est sûr, mais à ce niveau là, ça devient une vertu ! Du grand art. Le pantalon reste plaqué sous le gilet, rien ne bouge, les lignes sont magnifiques. Quant au roulé du revers, il est d’une dignité sans pareille. Et vous voyez, s’il avait poussé le vice jusqu’à laisser 1cm de chemise dépasser en bas des manches, j’aurais dit que c’était trop ! Cela fait plaisir à voir !

Partie II

Reprenons donc le fil là où nous l’avons laissé. Il y avait donc beaucoup de monde à ces funérailles. Passons un peu en revue. Emmanuel Macron d’abord, qui portait le trois pièces noir, choix évident, simple et de très bon ton. Si je regrette les lignes chiches de ses costumes, notamment ces rabats de poches inclinées minuscules, il faut reconnaitre qu’ils tombent toujours très nettement. Cela doit être salué. Derrière, notre ministre de l’Intérieur et des Cultes, et nouveau président de parti a fait le choix d’un beau bleu marine y compris pour la cravate. Quant au ministre des Affaires Étrangères, je ne saurais dire si c’est un marine ou un gris foncé, il est souvent en gris ai-je noté. La cravate noire aurait peut-être était mieux? Je ne les attendais toutefois pas avec un brassard noir autour du biceps !

Le premier ministre britannique était aussi en noir. Noir c’est noir !

Tout comme Mikheil Kavelashvili, le président de la Géorgie.

Le prince Albert II avait choisi une tenue similaire. Quant à la princesse Charlène, elle porte la mantille avec une dévotion qui force le respect. J’ai un doute sur les lunettes de soleil. Elles semblent très portées. Des lunettes de soleil à un enterrement, c’est correct?

Le roi Carl XVI Gustaf et la reine Silvia ne peuvent pas faire mieux. J’aime beaucoup sa petite pochette.

Le prince héréditaire Alois de Liechtenstein et son épouse font aussi dans le traditionnel. Le gentilhomme du Pape à la ceinture de moire noire (le prince de Windisch-Graetz) fait un peu vieux de la vieille, il a un coffre que la queue-de-pie contient mal, elle semble bancale, mais il m’amuse beaucoup, il a de l’allure. Je m’interroge toutefois sur un décalage. Deux princes sont en présence face à l’ecclésiastique. L’un porte sa livrée (la queue-de-pie) et l’autre un simple costume. Le Vatican fait il passer une consigne demandant le costume simple? Dès lors, les gentilshommes ne font pas trop habillés? Ou les invités ne pourraient-ils pas être en jaquette noire? Remarquons le photographe en costume noir !

Et si l’on passait aux hommes en bleu ? Le prince héritier Haakon fait ce choix, accompagné et la princesse héritière Mette-Marit.

Tout comme le roi des belges. Ou est-ce un noir très lumineux? Je ne suis pas personnellement très convaincu par les revers en pointe de petite largeur.

Le grand-duc Henri et la grande-duchesse Maria Teresa. Son costume est beau, veste longue, revers placé bas, belle allure avec ces pochette bien disposée.

Revenons au noir. Volodomyr Zelensky va finir par être une icône de la mode inspirant Balenciaga et d’autres avec ses tenues militaro-civiles noires toutes plus inventives. Ce serait drôle si son pays et lui-même n’étaient pas si terriblement ciblés.

Toujours en noir, remarquons les présidents italiens et argentins. Au second rang, le roi Abdallah de Jordanie porte un beau bleu pétrole, moins « rouge » que le bleu marine à côté ou derrière. Le chancelier allemand a fait le choix du deux pièces noir, efficace.

Intéressons nous justement au prince William. Dans ce bleu si vif. Si vif. Je me garderais bien de commenter ou juger une figure disposant d’un tel pedigree. D’autant que le costume est très bien coupé et très beau. Impeccable même. Mais n’est-ce pas un peu bleu? Personne n’a dit que le bleu était interdit à des obsèques. Mais tout de même non?

Sur la proposition d’un lecteur, j’ai retrouvé la photo de Charles, alors prince, aux obsèques de Jean-Paul II. Croisé noir, impeccable. Pochette « funny ». Il a toujours fait ça. Je mourrais moi-même de posséder une pochette en soie noire à motifs de cravate. Il faudrait qu’on me l’offre et que je ne puisse pas refuser le cadeau ! Mais enfin, ça apporte un peu de fraicheur sur cette tenue austère.

Si l’on sort du bleu et du noir, qui y’-a-t-il? Le gris pardi. Comme le prince Emmanuel-Philibert de Savoie assis à côté du prince Charles de Bourbon des Deux-Siciles qui semble porter du noir. Ou du gris foncé? Ces lainages noirs super 150’s ou du même genre ne semblent jamais bien noirs. Il vaut mieux pour du noir trouver un drap anglais bien rustique et pas satiné du tout pour obtenir un noir profond.


En bleu avec cravate bleu, il y avait aussi Joe Biden dont on peut saluer la vaillance. Donald Trump ne l’avait pas emmené à bord d’Air Force One, la classe se perd…

Donald Trump justement, au premier rang des invités de marque, voulait que tout le monde le voit. Il avait choisi un bleu… bien bleu. Même William était battu. En revanche, intéressons nous à son voisin, le président finlandais Alexander Stubb. Col cut-away et belle cravate opulente noire, déjà de bons points. Gilet : impeccable. Revers en pointes plus généreux et mieux dessinés que le roi des belges, troisième bon point. Pochette bien disposée, parfaite. Mais… mais… poches plaquées sur la veste. Et veste un peu courte. Boutons de nacre qui font gris clair, non. Flûte, ça démarrait bien, comme une publicité Suit Supply.

Alors, tournons nous vers l’autre voisin de Donald Trump : vers le président estonien Alar Karis qui j’espère se barricade bien en ce moment de son voisin géographique. Voilà un beau costume trois pièces. Le revers est parfait, les proportions générales semblent bonnes. Cravate et pochette noires se répondent par leurs petits motifs discrets. C’est un sans faute. Enfin de l’élégance un peu recherchée et bien maitrisée. Un léger tapage par le cran en pointes et les petits motifs sans rien retirer à la rigueur de l’ensemble.

Mais il serait temps de conclure. Avec celui qu’un blogueur américain a désigné comme le mieux habillé de l’instant, le roi Felipe VI accompagné ici de la reine Letizia. Un costume que le blogueur a qualifié d’apothéose de l’understatement. Boutonnage placé un peu bas, revers généreux (bien qu’un peu haut), veste longue et pas étriquée, joli rabat de poche arrondi qui plaque bien, c’est royal. Vraiment

Il portait déjà la veille ce même costume pour les ultimes hommages, mais ses souliers étaient des mocassins à pompons. Une petite pochette eut été merveilleuse, mais enfin, rien n’est jamais parfait. Toutefois, ça, c’est un exemple d’allure !

Nous sommes arrivés au bout de ce petit panorama général de quelques « grands » de ce monde rassemblés autour de la dépouille du pape François. Un panorama élégant, sobre et intéressant dans sa sobre variété.

Belle semaine, Julien Scavini

PS : il est une chose vraiment laide et qui me choque, c’est ça : un affreux pickup américain… Mais où diable sont parties les notions d’élégance et d’amour propre? Quand on met des gardes-suisse habillés en pourpoint moyenâgeux et qu’on se montre tatillon sur le métrage de dentelle dans les soutanes, on trouve quatre chevaux noirs et on ressort un vrai corbillard garni de velours. Un corbillard à moteur, ça devrait être in-ter-dit !

Est-ce que c’était mieux avant?

Il est certain que lorsque l’on s’interroge sur la chose vestimentaire, et que l’on aime les vêtements – les beaux vêtements – on ne peut s’empêcher de se demander : est-ce que c’était mieux avant ? Il est certain que se balader dans la rue aujourd’hui n’est pas un très joli spectacle. Les habits élégants (et je ne parle même pas du costume) sont bien rares. C’est un océan de chinos et de jeans avachis, de t-shirts mous et de sur-chemises boulochées. Et encore, je n’évoque là que les vêtements aux tissus naturels. Car à côté d’eux, il y a un océan encore plus grands que certains conseils me forcent à regarder plus attentivement, celui des vêtements en plastique, qui prennent une place de plus en plus importante. D’ici quelques temps, le chino de coton sera à ranger aux oubliettes de l’histoire vestimentaire au rythme où vont les choses.

Dès lors, la question semble vite tranchée. Oui, lorsque l’on aime le beau vêtement, c’était probablement mieux avant. Avant, quand? En 1976, date de sortie d’Un éléphant ça trompe énormément ? Ou en 1948, date de sortie de La Corde ? Vestimentairement parlant, ces deux ambiances sont fabuleuses. A moins que l’on souhaite retrouver l’élégance inouïe et perdue qui devait régner Au Pavillon bleu à Saint Cloud en 1908, entre Seine et parc ? Hélas, celui qui devait être élégant en 1908 avait toute les chances de mourir en 1915… Donc est-ce que c’était mieux avant ?

Mais soit, il est vrai que si on lit Blake & Mortimer, on ne peut s’empêcher de penser que 1954, ça, c’était une année élégante. Manteaux opulents, Rolls-Royce Silver Dawn plus belle que jamais, et un avenir radieux, l’ère atomique arrivant.

J’ai une grande passion pour les livres de cartes postales anciennes, souvent reproduites dans des ouvrages traitant de l’histoire des villes. A ce titre, les livrets des éditions Alan Sutton sont passionnants, bien que d’auteurs aux talents parfois inégaux. J’aime y regarder finement les vêtements lorsque les clichés sont pris d’assez près. C’est une vraie mine de détails, de coupes, de poches, de revers, de façon de faire, etc… Passionnant.

Dans ces cartes postales de la fin du XIXème siècle jusqu’à l’époque moderne sont distillées nos façons de nous habiller. Mais attention, la carte postale crée une sorte de poésie par le noir et blanc. Cette mise à plat de la couleur uniformise beaucoup ce que l’on voit. Si l’on voyait en couleur, que verrait-on toutefois? Une belle homogénéité des allures par l’homogénéité des matières et des teintures. Les matières étaient naturelles, les couleurs rarement saturées sauf pour les militaires. La palette de matières et de couleurs était réduite. Dès lors, pour une œil aimant l’ordre, il est certain que c’était plus beau que le désordre individuel actuel fait d’un grand éclectisme !

L’ordre social était renforcé d’ailleurs à ces époques par des stéréotypes vestimentaires. Les bouchers étaient habillés comme des bouchers avec le tablier bien serrés, les charpentiers comme des charpentiers avec leurs vareuses rustiques, les employés de banque comme des, les militaires comme, etc. Ce que l’on peut apercevoir dans les vieux Tintin et les vieux Quick & Flupke. Ces stéréotypes étaient une manière de lire la rue, la société. Idée également renforcée par un régionalisme affirmé. Aujourd’hui, un milliardaire sort d’une Aston Martin avec une doudoune Jott et un jean Armani, comme tout le monde ou presque, et cela de part le monde de Rio à Paris en passant par Dubaï.

Mais enfin bref, est-ce que dans ces cartes postales vois-je du plus beau qu’aujourd’hui ? Oui par nostalgie. Une nostalgie dogmatiquement renforcée et encouragée. Mais au fond, si je regarde bien certaines scènes, certaines pauses, que vois-je aussi ? Des vêtements très rustiques. Des vêtements rapiécés. Des vêtements avachis. Certes on voit de beaux messieurs avec des chapeaux. Mais combien avaient les moyens d’avoir beaucoup de beaux chapeaux et de changer souvent? Moins qu’aujourd’hui probablement. Cet homme qui pose près d’une locomotive de tramway à Suresnes, change-t-il souvent de chemise? Sa veste de travail, en-a-t-il plusieurs ou traine-t-il celle là jour après jour? Ce vendeur ambulant de fromage à Hasparren, depuis combien de temps porte-t-il sa petite cape? Son gros pantalon de laine, quand a-t-il été lavé pour la dernière fois? Je ne parle même pas des souliers, lorsque les cartes postales permettent de voir cela. On en voit des godillots et des sabots… Et des petits enfants pieds-nus encore en 1920 sur la route de Biarritz à Anglet Saint-Jean.

Oui que ces cartes postales sont belles. Oui certains vêtements ou l’homogénéité des vêtements est belle. Oui à cette sorte d’apothéose du style collectif. Oui, au charme que j’y trouve. Un charme immense. Mais Evelyn Waugh l’auteur britannique n’incitait-il pas à se méfier du charme dans Brideshead ? Le charme qui interdit de penser. Le charme qui interdit même de voir. Mais n’est-il pas plaisant de mal voir? Que ces cartes postales montrent un monde qui était mieux? Je préfère probablement les vêtements d’aujourd’hui. Leur propreté. Leur variété. Leur nombre. N’est-ce pas dès lors un peu schizophrène. Ah comme j’aime ce que je vois sur le papier. Et comme je n’aime pas vraiment ce que je vois de mes yeux au quotidien. Mais comme j’aime mon confort…

Belle soirée, Julien Scavini

Des lignes qui s’élargissent

Je n’ai jamais été un fan des lignes slim et ajustées que l’on pouvait voir partout, et depuis des années. Depuis quand serait difficile à dater. Lorsque je me suis installé en 2011, ces lignes étaient déjà appréciées, mais je n’y faisais pas vraiment attention. Toutefois, au cours de ma pratique professionnelle, j’ai du ouvrir l’œil dessus. J’ai constaté au fil du temps une demande croissante pour des lignes toujours plus serrées.

En petite-mesure, le travail de mensuration se base sur des modèles et des coupes existantes que l’on altère, et je me souviens que j’ai du à plusieurs reprises demander à mon atelier de nouveaux modèles de pantalons, plus serrés pour satisfaire la clientèle. De la même manière, lorsque j’avais lancé ma petite collection de pantalons en 2016, je n’ai eu de cesse ensuite de les affiner, de les réduire, car les clients trouvaient toujours un peu de trop de cuisse et de largeur.

Les vestes suivaient le même mouvement. Elles diminuaient en largeur et en longueur. Je travaillais pendant longtemps avec des bases relativement longues et à chaque prise de mesure, il fallait discuter avec le client pour trouver comment raccourcir la veste. Disons que je basais une taille 48 sur 74cm de long alors que la norme était plutôt à 72cm, voir 70cm dans certaines marques. Je me souviens en particulier d’un technicien dans mon atelier d’Europe de l’Est, un homme très érudit, avec beaucoup de métier, qui avait commencé chez Saint Laurent, et qui m’avait dit au cours d’un diner que c’était devenu impossible, que les vestes tombaient mal, car elles étaient maintenant trop serrées. Techniquement, il était devenu inextricable de faire un vêtement net et tombant bien avec des manches et des épaules si étroites.

Pour ma part, je n’ai jamais suivi ce mouvement pour le très slim et très court. A titre personnel. Car pour mes clients, je devais bien faire ce que l’on me demandait, avec courtoisie et tact. Cette envie de « slim » a connu son âge d’or je dirais en 2018 et 2019. Puis est arrivé le Covid, et l’extrême décontraction vestimentaire qui va avec. L’après Covid a remis en cause ce paradigme stylistique. Doucement. Car force est de constater que depuis 18 mois, le costume généreux revient en force.

La tendance est venue d’Asie, de Corée notamment, où les pantalons se sont mis à épaissir. Les lignes se sont élargies. Ici, la génération Z et Alpha s’est très vite mise à porter large, et les maisons de haute couture ont suivi. Très vite après le Covid. Mais cela a sédimenté plus tranquillement jusqu’à la mode classique homme. Si bon nombre de marques continuent de faire des vestes courtes et chiches, le mouvement est enclenchée. Et je trouve assez vite dernièrement. J’ai du arrêter du jour au lendemain ma ligne de pantalons slim dite S1, car ils étaient invendables, prenant au passage 700 pantalons invendables dans les dents. (Ils encombrent ma cave et grèvent ma trésorerie).

Je le constate tous les jours à la boutique. Des clients qui il y a quelques années avaient taillé leur veste un poil courte (je dis : à la parisienne) se mettent maintenant à la regarder d’un œil nouveau, et désapprobateur. Encore ce matin, je comparais avec un client ma veste témoin (plutôt longue) et sa veste plus ancienne qu’il avait ramené (plutôt courte). Et d’un commun accord nous décidions de respecter plutôt la veste témoin. Même pour son pantalon, là où nous avions fait il y a trois ans 18,5cm, nous avons fait ce matin 19,5cm. Petit pas me direz vous. Oui mais pas tout de même.

Un client me disait cela il y a quelques jours : pendant longtemps j’ai porté serré et j’ai appris comme cela. Maintenant, je veux de l’aisance. Tel est le mot… Aisance.

J’ai moi-même, imperceptiblement, agrandi mes nouveaux costumes. Plus larges, plus confortables, plus long. C’est que je vieillis aussi !

Belle semaine, Julien Scavini

La musique du soir : Suite symphonique du Seigneur des Anneaux, Howard Shore.

« à la française »

Mes chers amis, tout d’abord, bonsoir. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu le temps de me pencher sur Stiff Collar. Entre les enfants et le travail bien prenant, je manque de temps. Pour ceux qui seraient passés à côté, j’ai pris le pli d’enregistrer quelques pensées. Une pratique du discours qui est bien moins consommatrice de temps, même si elle peut être plus réductrice que la chose écrite, qui elle, demande plus de réflexion, plus de profondeur. Ces petites chroniques sonores sont publiées sur toutes les bonnes plateformes. Comme :

Apple podcast : https://podcasts.apple.com/fr/podcast/la-chronique-du-tailleur-julien-scavini/id1781993502

ou Spotify : https://open.spotify.com/show/1i1ALiaysWQIXxRZ1CGZMX

Et bien sûr, pour ceux qui veulent lire chaque semaine quelques lignes neuves, il y a ma chronique dans Le Figaro Magazine. Depuis mai 2014, c’est presque cinq cent chroniques qui ont été publiées.

Si je reprends la plume ce soir, c’est pour évoquer un sujet un peu plus large que le tailleur. J’aimerais poser une question à propos d’une locution qui revient très souvent dans le langage des médias : radiophonique, télévisuel ou de la presse. Une locution qui est devenue si banale qu’elle ne pose question à personne. Et que même en dehors des médias, elle finit par être utilisée, sans questionnement. Cette locution est « à la française ». Exemple de contexte : ce service de porcelaine Havilland est une parfaite déclinaison d’une table dressée à la française. Autre exemple. Cette robe Chanel est une parfait exemple du style à la française. Je suis sûr que souvent vous l’avez entendu ou lu, ou utilisé.

Cette locution est utilisée pour qualifier principalement des objets ou des démarches ayant trait à l’art de vivre. Elle est utilisée pour souligner l’origine et pour souligner le génie à l’œuvre. Elle doit donc s’entendre, ou se lire, d’une manière positive. Louer l’élégance à la française, quelle riche idée.

Toutefois, suis-je le seul à trouver cette façon de le dire très ampoulée? Pourquoi ne dit-on pas plutôt : ce service de porcelaine Havilland est une parfaite déclinaison d’une table française. Autre exemple. Cette robe Chanel est une parfait exemple du style français.

Pourquoi ne dit-on plus français? C’est un fait bien étrange que de vouloir contourner cet épithète si direct ne trouvez-vous pas? Louer l’élégance française, n’est-elle pas LA riche idée? Pourquoi est-ce que de manière commune, nous semblons nous interdire d’être si direct?

Cet été, en visitant Cologne, j’en lisais la page Wikipédia. Je fus frappé par l’usage de cette locution qui raisonnait dans ma pensée. Il était question de l’architecture de sa remarquable cathédrale, de cette « cathédrale à la française ». Cela me paru évident. Nous sommes dans un pays étranger et il est question d’un art d’origine étrangère. Wikipédia n’allait pas écrire « cette cathédrale française ». Elle ne l’a jamais été. (Sauf sous Napoléon peut-être). Il était plus que légitime d’utiliser la locution « à la française » pour la décrire. Pour décrire un goût venu de l’étranger.

De manière un peu baroque a cheminé dans mon esprit une idée. Cela voudrait-il dire qu’ici, en France, nous parlons du goût à la française, car nous nous en sentirions étranger? Ce goût, ce n’est pas nous, il est exogène. Il faut nous en détacher. Créer comme une frontière avec ce fameux « à la ». Depuis lors, je m’amuse à chaque fois que j’entends cette fameuse locution, à penser que la personne en train de parler ou d’écrire, est comme en train de parler d’un fait d’ailleurs. Je me dis aussi qu’elle doit être gênée par l’harmonie française. Celle de Gabin dans Le Cave se Rebiffe. Non et non, cet intérieur n’est pas décoré dans le meilleur goût français. Mais dans le meilleur goût à la française.

Question de distanciation. Mais pourquoi une telle distanciation? Je me dis parfois que l’on ne s’aime pas tant que ça. Ou que l’on ne s’aime plus. Que l’on ose plus dès lors être direct et dire « français ». Intuition qui se double d’une seconde. Que par cette petite frontière on cherche à s’excuser de proposer quelque chose que l’on pense bien. Est-ce une volonté de se rabaisser?

Aussi, quelque chose à la française ne serait-il pas quelque chose d’un peu frelaté, réchauffé, usurpé? Quelque chose de pas net, ou de pas authentique? Un japonais trouvant une veste de garde chasse de Sologne aux puces dirait, c’est une veste française. Le même japonais trouvant une réédition de cette veste made-in-Japan, ne dirait-il pas alors, c’est une veste à la française?

De cette petite question de sémantique je voulais vous faire part. Travaillant pour l’art de vivre, je suis bien placé pour parler de l’art français du tailleur. Ou de l’art du tailleur à la française? Qu’en pensez-vous?

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon en gabardine blanche

Le goût pour les pantalons clairs n’était pas vraiment là si on remonte dix ans en arrière. Au début du blog, à part le chino beige, je ne voyais pas beaucoup ce sujet dans les vitrines et sur les élégants.

Le retour à la chose sartoriale entre temps a amené un regard nouveau sur le pantalon. L’ancestral pantalon gris de nos grands pères n’est pas assez typé, n’est pas assez punchy pour les jeunes qui veulent s’habiller classiquement. Et qui veulent du panache.

L’éclosion du style « Cucinelli » largement pillé par Suit Supply, composé autour d’une palette très claire de beige, de gris pastel et de blanc cassé a donné l’idée de la couleur claire. Et du pantalon blanc en particulier. Ou blanc cassé. Autrement dit, écru. Pour l’hiver en flanelle ou en velours. Pour l’été, en coton ou en lin.

L’avantage du pantalon blanc, ou écru, est de passer avec tout. C’est un modérateur neutre, entre le haut (veste ou pull ou chemise) et le bas, souliers en cuir ou sneakers modernes. Le pantalon blanc permet à la fois un look sur un camaïeu de couleurs claires, ou au contraire, de réaliser des contrastes marqués, mettant en valeur les vêtements qui l’entourent.

Seulement voilà, un pantalon en lin ou un pantalon en coton donnent toujours l’impression de sortir de la gueule d’une vache. C’est froissé, rien n’y fait. Et quand le coton ou le lin sont lourds, au mieux, c’est comme taloché, à la surface façon papier vélin.

A la recherche de looks étudiés, très fluides et en un mot parfait, les maisons de luxe comme Loro Piana ont choisi de mettre sur le devant de la scène le pantalon en gabardine de laine. La gabardine, pour le faire vite, c’est un tissu type costume, lisse au toucher, à la couleur uniforme, sans relief donc, sans effet chiné. Ce pantalon de gabardine blanc traverse l’histoire de la mode. On l’aperçoit souvent dans Apparel Arts et autres dessins des années 30. On le voit souvent dans les années 70. Il va et vient au gré des modes et Ralph Lauren l’utilise beaucoup pour son pouvoir évocateur, celui du dandy ou du lord, impeccable sur lui. On le voit beaucoup dans ce film très curieux qu’est La Grande Bellezza.

Minuscule digression. La laine étant une matière animale, elle ne peut jamais être blanc optique. Elle ne peut être qu’écrue, genre coquille d’œuf claire, genre crème. Le pantalon de gabardine (de laine, il est inutile de le préciser en fait) que l’on dit blanc, c’est en fait un blanc cassé.

Le pantalon blanc en gabardine a le tombé du pantalon de costume. Il a la fluidité et la légèreté de la laine. Il drape admirablement. Il en a la netteté aussi, le pli reste bien tendu. Lorsque la pose est statique, les lignes sont admirables. Pas comme un lin ou un coton.

On pourrait croire alors que dans un look sartorial, le pantalon de gabardine blanc est le graal. Seulement voilà, je n’ai presque jamais trouvé un drap de laine écrue qui ne soit pas transparent. Et oui, c’est l’écueil numéro 1. Il faut le savoir. Sur un pantalon de laine écrue, on voit tout, les coutures d’abord, les fonds de poche ensuite, le caleçon enfin. Même avec des sous-vêtements blancs, on devine la peau, etc… C’est toujours très frustrant pour le tailleur qui se retrouve devant le client sans savoir quoi dire. Même la gabardine Loro Piana de 340grs est ultra transparente. Cela se remarque sur le pantalon ci-dessous, vendu 585,00 $ chez Golden Goose, et dont la photo a du être particulièrement retouchée.

Je dis presque, car dernièrement, j’ai testé pour un client une gabardine Drapers de 310grs qui était étonnante d’opacité.

L’écueil numéro 2 est le côté quand même terriblement apprêté d’une telle mise. Le pantalon en gabardine blanche fait très habillé. Il fait trop habillé. Et hélas, cela ne colle pas bien avec l’époque et l’humeur générale. Je ne dis pas qu’il faut refuser de chercher l’élégance sur cet autel. Il existe bien des chemins pour cela. C’est juste que le pantalon de gabardine blanc fait un peu Michel Serrault dans La Cage aux folles. C’est un pantalon rutilant. Mais qui impose tant sur le reste, en qualité et en allure, qu’il est préférable de s’en méfier et de ne le manier qu’avec des pincettes. C’est mon avis.

Belle semaine, Julien Scavini

Visite de l’Empereur

Je m’étais bien amusé à parler du dîner d’État donné à Versailles par la France en l’honneur du Roi Charles. Cela a visiblement donné à quelques adorables lecteurs l’idée de me demander le commentaire du dîner d’État offert par le Royaume-Uni en l’honneur de l’Empereur du Japon. Le Roi Charles a accueilli son hôte avec un plaisir non dissimulé. Comme il aurait accueilli un membre de sa famille a communiqué le Palais. Les deux hommes se connaissent de longue date malgré une dizaine d’année de différence. L’héritier du trône du Chrysanthème avait passé quelques temps pour ses études en Angleterre, et il fut invité plusieurs fois à Balmoral à taquiner le goujon avec le Prince-de-Galles. J’ai lu qu’il était fort anglophile. Vous me direz, il serait en France qu’on dirait qu’il est francophile.

Commençons par le commencement. L’Empereur du Japon et son épouse l’Impératrice quitte le Japon.

Remarquons sur son costume deux boutons de veste relativement rapprochés et un V assez profond, mettant en valeur la cravate. Cravate dont on pourra légitimement dire qu’elle n’est pas idéale. Trop claire, elle fait peut-être écho à la toilette de son épouse, mais fait trop peu de contraste avec son costume sombre. Je crois beaucoup au contraste pour donner du relief à une tenue. J’aime à me dire que le tissu du costume est un fin chevron bleu marine. Mais rien n’étaye cette idée. C’est juste une idée. Je remarque la toilette de madame. Un très élégant ensemble faisant écho aux plus grandes poteries britanniques, très collectionnées au Japon, les pâtes Jaspée de Wedgwood. (ma grande passion dévorante!)

Mais ne parlons pas que du dîner. Regardons la journée complète. Qui commence par une parade à cheval. Le couple Impérial réside à l’hôtel Claridges. C’est le Prince-de-Galles de maintenant, William, qui se présente vers midi au nom de son père pour les conduire à la parade.

Première chose que l’on découvre, c’est la jaquette. Le morning-coat est de sortie. Intéressant. William doit porter un pantalon, soit sans rayure, soit je pense plus probable, avec de très fines rayures invisibles dans ce cliché. L’Empereur a un pantalon plus marqué, et une pochette, c’est un bien, tant elle manquait sur la photo précédente.

Au lieu dit de la parade, le Roi arrive. Il a sorti sa jaquette de mariage, noire et gansée. Son gilet gris calcaire (c’est à dire vaguement teinté de beige) présente le slip blanc qu’il affectionne. Le pantalon présente des raies subtiles mais bien présentes. La cravate est fine (vaguement vieux rose ou est-ce les lueurs ambiantes?) et piquée d’une perle. La pochette semble bien rose, en soie. Les ceintures rayées des officiers sont sublimes. Que de couleurs !

Le secrétaire d’État aux Affaires étrangères James Cleverly, le Premier Ministre et Lord Cameron arrivent. En jaquettes. Ici aux dîners d’État, on croirait presque que les hôtes ont trouvé difficile d’aller se changer avant d’aller à l’Élysée. Rishi Sunak aime trop le slim que l’on remarque aux petits revers, au petit col de chemise et à ses costumes en général. Et cette cravate bleue, beurk. Sa pochette droite est distinguée en revanche. La jaquette de James Cleverly semble assez impeccable, avec un pantalon qui monte bien haut. Et sa cravate présente un grain intéressant. Quant au col de la chemise, quelle merveille. Je ne suis pas sûr que David Cameron puisse fermer sa jaquette sienne en revanche.

L’Empereur arrive et tout le monde se congratule sous un pavillon de toile, dressé pour protéger du soleil. Il faisait apparemment 30°c à Londres ce jour là. Que voilà une élégante photo. Même la Bentley floue à l’arrière blanc est distinctive. Fleurs, belles toilettes, bonnes mines, sourires. On aurait bien besoin de cela ici aussi !

Pour marquer le coup, quelques élégants hussards tirent au canon. Y’a plus que les anglais pour coudre des brandebourgs comme ça!

Charles laisse sa jaquette ouverte, c’est une façon de faire aussi acceptable que de la fermer, comme l’Empereur. Charles a opté pour le haut-de-forme, un brin désuet, d’ailleurs l’Empereur n’en a pas. Empereur qui pourrait demander à son tailleur un peu moins de longueur de pantalon.

L’Empereur décidément aime les cravates claires. Le problème comme je le disais plus haut, c’est le manque de contraste révélé en photo. Sa pochette est divine. Belles têtes de manches. Et boutonnage miroir devant. Aussi appelé boutonnage jumelle. Le tissu de sa jaquette est un brin trop lisse, trop moderne, et il prend la lumière en satinant. Il ressort bleu dès lors. Pour chercher des poils aux œufs, je dirais que la taille de la jaquette est un peu haute, un boutonnage un peu plus bas ne serait pas plus mal pour mettre en valeur son gilet croisé bleu ciel. Pour autant, qu’on ne se méprenne pas. Mon avis sur la tenue de l’Empereur est le suivant : irréprochable !

En lumière moins crue, on voit que le drap est bien anthracite, mais pas totalement noir comparé au Roi. Dans ce cliché de la calèche, je découvre pour la première fois que le slip du gilet du Roi est assez large en fait. Ce n’est pas seulement un petit passepoil cousu au bord, mais de larges bandes blanches. Intéressant pour moi. Comme cette ganse autour du revers… pour obtenir ces pointes, il faut avoir l’aiguille fine..!

A la suite de la parade et d’un joli déplacement jusqu’au palais de Buckingham en landau, et après un rapide « lunch », le Roi et l’Empereur ont eu l’occasion de contempler quelques chefs d’œuvres des collections royales. Ils ont parcouru cartes, lettres, photographies et même la thèse universitaire de l’Empereur. Charles possède en effet un exemplaire de la recherche publiée par l’Empereur Naruhito sur l’histoire de la Tamise, qui fait partie de sa bibliothèque à Highgrove . L’ouvrage est signé par son auteur, connu à l’époque sous le nom de prince Hiro, qui l’avait offert au prince Charles peu après sa rédaction en 1989, alors qu’il était étudiant à l’université d’Oxford. Ils sont restés en jaquette. A l’arrière plan, on peut distinguer William, dans la cravate rouge corail se détache nettement sur fond de chemise bleu ciel à col blanc. Un assortiment de couleurs exquises.

Après une interruption des congratulations en fin d’après midi, les invités arrivent pour le dîner d’État. Alors là, changement d’habit. Là, c’est « white-tie », autrement dit dans la langue de Molière, cravate blanche, autrement dit, habit, autrement dit, queue-de-pie.

Il n’est alors pas encore Premier Ministre, mais candidat du Labour pour le poste, Sir Keir Starmer et sa femme Victoria. Le défaut très complexe de la queue-de-pie, c’est lorsque le corsage de celle-ci, c’est à dire la partie haute, ne couvre pas assez le haut du pantalon. Ou que le pantalon ne monte pas assez haut, car monsieur refuse les bretelles. Alors, ça ne marche pas bien. Erreur légèrement pardonnable, ce n’est pas si facile de bien faire. Par contre, mettre quelque chose dans sa poche de « falsard » un soir pareil, ça fait moche !

La secrétaire d’État Kemi Badenoch arrive avec son fiancé ou mari. C’est pas mal. De la tenue, une belle queue-de-pie. Remarquons que ces honorables membres des Cabinets ont eu le droit de venir en couple. A Versailles, que nenni, il fallait être seul. Diable quelle pingrerie.

Simon Case, haut fonctionnaire, en fait un peu trop avec sa canne. Il a opté pour des boutons métalliques plats sur le gilet et la veste. Curiosité possible. Au XIXème siècle, les boutons étaient parfois fantaisie aussi.

Petite digression sur le collier autour du cou. C’est ainsi que l’on met certaines grandes décorations en plus des petites sur le côté gauche. Notre actuel Ministre des Armées Sébastien Lecornu l’a fait ainsi récemment à Stockholm, rapporte Le Canard Enchainé. M. Macron lui a fait remarquer en rigolant « on dirait un sapin de Noël« , toujours d’après le Palmipède… bref.

D’autres invités. Le leader des sociaux-démocrates, Sir Ed Davey et son épouse. Flûte le gilet descend trop sous la queue-de-pie.

C’est un peu la même chose pour le Premier Ministre d’alors Rishi Sunak, qui a sélectionné un nœud papillon en soie et pas en coton, ivoire et pas blanc. Ce n’est pas aussi joli que les deux autres messieurs. A la droite du Premier Ministre, la queue-de-pie du monsieur qui m’est inconnu présente des boutons métalliques. Son col cassé et particulièrement haut, ce qui est vraiment très très bien !

Le couple Impérial du Japon et le couple royal se retrouve pour la traditionnelle photographie. Le gilet blanc de Charles est très court, comme faisait son père, ce qui est plus aisé pour caler pantalon et queue-de-pie. Je trouve ce détail intéressant. Il ne pousse pas en revanche le dandysme jusqu’à porter des opera-pump. Il faudrait par ailleurs que je me fasse expliquer un jour le pourquoi du comment du sens des écharpes. Tantôt à gauche, tantôt à droite, pourquoi? J’aime beaucoup la pochette de l’Empereur, en délicates petites pointes.

En 1971, le grand-père de l’actuel Empereur était aussi venu en visite officielle. Il s’agissait d’ Hirohito. Son pantalon cassait moins sur les souliers ! La réhabilitation de ce souverain fut bien singulière eu égard aux atrocités japonaises des années 30 et 40. On reconnaitra Charles en second plan avec probablement la même écharpe.

Il est enfin l’heure d’aller discourir. Et d’aller dîner. Le Prince Edward d’Édimbourg doit avoir un tailleur un peu vieux style. Je l’avais déjà remarqué à sa jaquette très très classique lors des funérailles de son père. Sa queue-de-pie a une forme très appuyée, courte et très comme ça : >< . Il parait par ailleurs que la Reine Camilla s’est très bien arrangée avec l’Impératrice, on les a entendu souvent « glousser » ai-je lu dans la presse britannique.

Mais oui ! Pardi, les boutons métalliques sur une queue-de-pie, c’est logique pour le personnel. Voilà deux majordomes dont l’uniforme confirme cette règle. Deux presque identiques sauf, leurs gilets, vaguement différents. Amusante diversité.

Durant le dîner, le Quartet du Royal College of Music et la harpiste du roi Mme Alis Huws jouaient. Sur les tables étaient disposées des coupes à pied pleines de pois de senteur, de pivoines et de roses. Roses provenant des jardins du palais de Buckingham et du château de Windsor. L’élégance est un tout. Pas qu’une affaire de vêtement ou de plat. C’est une osmose. A Versailles, les tables étaient-elles garnies de fleurs représentatives des régions de France?

Enfin, le plus important. Plus important que toutes ces jolies tenues. Mais enfin!!! Qu’ont-ils eu à dîner? Un menu écrit en français, si délicat leadership international :

  • Langoustines d’Écosse Sur Nid de Concombre et Mousse au Basilic, Élixir de Tomates
  • Délice de Turbot en Robe de Laitue, Sauce à l’Oseille, Panaché de Légumes d’Été & Pommes Elizabeth [des sortes de croquettes, ndlr]
  • Salade [Haricots verts et œufs de cailles, ndlr]
  • Bombe Glacé Melba

Avec les vins suivants, dont deux sur quatre de France :

  • Coates and Seely Brut Reserve NV
  • Kumeu River, Hunting Hill Chardonnay 2016
  • Château Angludet, Margaux 2014
  • Laurent Perrier Cuvée Rose NV

Quel plaisir donc. Quel délice. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche. J’espère que cette petite chronique mondaine aura régalé vos yeux. L’occasion de voir jaquette et queue-de-pie à l’œuvre.

A très bientôt. Julien Scavini.

Attention ! Chef d’œuvre manqué

C’était en octobre je crois bien. Dans le dernier numéro de Monsieur Magazine était annoncée la sortie d’un nouvel opus des aventures de Blake & Mortimer. Oh me dis-je! Intéressant! J’avais décroché depuis un moment, à vrai dire depuis L’Étrange Rendez-vous du grand duo Ted Benoit et Jean Van Hamme. Trop de numéros, tous les ans, c’est beaucoup. Lorsque le corpus nouveau commence à dépasser le corpus originel, on peut s’interroger. Et puis toutes ces histoires de soviets, c’est lassant. Chez E. P. Jacobs, il n’y a pas de soviets. Là toutefois, à la couverture reproduite en miniature, mon esprit s’éveilla. Comme un vieil ordinateur solitaire sur une île déserte, mais qui en réponse à un faible signal distant devient tout à coup effervescent. Ce trait, entre mille, je le reconnaitrais. Moi qui dévorais jeune chez mes parents Blitz ou A la recherche de Sir Malcolm. Moi qui achète monographies et petits livrets du bel illustrateur dandy.

Mais oui, cela était bien vrai. Les personnages de Blake & Mortimer, les voilà confiés aux bons soins du grand Floc’h ! Oh me dis-je encore. Oh… A la librairie Tome 7 juste à côté de ma boutique, je le vis bientôt apparaitre en tête de gondole. Mais chut, interdiction d’y toucher. Non, juste caresser la couverture, sous-peser l’ouvrage. Je le commandais au Père Noël pour le trouver sous le sapin. Voilà qui promettait un matin du 25 décembre mémorable !

Rendez-vous compte ! En 1993, lorsque Dargaud rachète les éditions Blake & Mortimer, est mis en chantier un nouvel opus. Non pas basé sur un crayonné de E. P. Jacobs comme le tome 2 des Trois Formules du Professeur Satô. Mais une histoire nouvelle, originale, basée sur des trames faibles laissées par l’auteur. Jean Van Hamme est très vite pressenti pour ses scénarios au ton classique. Côté dessin, il faut trouver la juste ligne claire. La Nouvelle ligne claire. Ted Benoit et Floc’h en sont – avec d’autres – les maîtres, apparus dans les années 80. Les deux se rencontrent, se parlent, s’amusent avec Francis et Philip. Floc’h est partant. Et puis non, finalement, non. Ted Benoit poursuit la route seul, ce sera dur pour lui. Quatre années de dessin sur le fameux L’Affaire Francis Blake. Quatre ans encore pour L’Étrange Rendez-vous. Il abandonnera ensuite. Point trop lui en fallait, je suis d’accord.

Mais diantre, cela aurait pu être délicieux, le trait mou et indolent, mi-gras de Floc’h, irait si bien à nos deux chics anglais. Quoi de mieux qu’un dandy chic pour cela? A la faveur d’un album hors-série, ils sont finalement « prêtés » à Floc’h en 2022. Alors qu’attendons nous! Plongeons ce matin du 25 décembre 2023 dans Un autre regard sur Blake et Mortimer par Floc’h.

Je feuillète les pages. J’aime le papier. J’aime les grosses cases. J’aime le trait gras de ce « cloisonné » si caractéristique. Mais je tique. La mise en couleur est curieuse. Bizarre. Froide. Je me dis qu’il ne faut pas s’arrêter là, et lire.

Retour au début. Curieux ces ciels rose saumon quand même. C’est joli oui, mais cette mise en couleur, diable… Non. Je me dis qu’il ne faut pas s’arrêter là, et lire mieux. Alors j’avance. Assez vite. Mais assez vite, je m’ennuie… Je laisse de côté l’album et me régale d’un apéritif en famille. Puis j’y reviens et j’avance. Le soir même, l’ouvrage est terminé. Tout ça, pour ça…? Diantre, je suis passé à côté non?

Je me dis que c’est de ma faute. Impossible de ne pas aimer Blake & Mortimer. Impossible de ne pas aimer Floc’h. Je survole internet. Je ne trouve que des éloges dans la presse officielle. Alors c’est ma faute. C’est moi l’âne. Je relis. Oui, les traits sont sublimes. Oui, Francis et Philip se ressemblent plus que jamais. Ils sont même plus Francis et Philip que chez E. P. Jacobs. Oui, les costumes sont beaux. Oui, c’est un déroulé exquis de l’élégance vestimentaire vue chez Hitchcock ou dans n’importe quel film américain des années 1950. Ces voitures et ces avions sont merveilleux qui plus est.

Et oui, le trait de Floc’h est beau. Et oui, il a le droit de prendre la liberté de virer le texte et de dessiner des cases gigantesques. Si ça lui chante. Lorsque Blake & Mortimer ont été prêtés à François Schuiten pour son Le Dernier Pharaon, on accepte. Ou on passe son chemin. Au fond, ce sont deux hors-série appelés « Un autre regard ». L’idée est séduisante. Voir comment un illustrateur se saisit d’un sujet connu et le manipule. D’ailleurs, Le Dernier Pharaon était captivant. Une fois passé le choc graphique, l’histoire est si éclatante et si passionnante qu’on se laisse aller. Le merveilleux de Blake & Mortimer y était, dans cette histoire de science-fiction délirante. De science-fiction, je dis bien. D’un sujet scientifique dont on se demande s’il est vrai, et qui pousse à ouvrir Wikipédia pour en apprendre plus. Quant à ce palais de justice, quelle merveille pharaonique ! L’histoire de François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et Laurent Durieux était à dormir debout. Mais elle poussait à la lecture. Quelle passionnante aventure. Quel suspens. On n’en sortait pas indemne.

Or, du regard de Floc’h, on sort totalement indemne. Comme dirait Jacques Chirac, cela m’en a touché une sans faire bouger l’autre.

Finalement, je me suis dit. On se moque de moi. Il n’y a pas d’histoire là. Et c’est quoi ce dénouement en une case … d’une aile volante qui évite l’ONU et deux cases plus loin se pose à La Guardia, et fin de l’histoire? C’est quoi l’histoire? Je voulais comprendre. Était-ce moi le problème? Alors j’enquêtais sur les avis de la Fnac et d’Amazon. Et là je compris. Je n’étais pas seul. Qu’on soit d’accord ou pas d’accord avec le parti-pris stylistique de Floc’h n’est pas la question. Mais qu’un éditeur ait laissé passer une trame si inepte est honteux. Je voulu en savoir plus.

En lisant des interviews du grand et génial illustrateur vivant à Biarritz, j’ai trouvé des informations. Floc’h avait posé des conditions. Est-ce étonnant de sa part?

  • Il voulait un huis-clos. Soit.
  • Il ne voulait pas que les bulles encombrent ses cases et gênent les personnages. D’accord.
  • Il voulait une mise en abîme de l’histoire. Il fait toujours ça. Alors ok…
  • Il voulait égratigner les autres dessinateurs, qui « avait avaient tout édulcoré ». Oh.
  • Il ne voulait pas de scène de bagarre. Bon.
  • Il ne voulait pas de suspens trop scandé. Diantre.
  • Il ne voulait pas de science-fiction. Ah.

Cela fait beaucoup trouvais-je. Pauvres scénaristes (Jean-Luc Fromental, José-louis Bocquet). Il en résulte non pas une bande-dessinée – Floc’h n’aime pas le terme – mais un roman graphique très plat, trop plat. Et qui passe à côté. Avec Schuiten on voulait en apprendre plus sur la magnétisme terrestre. Avec Floc’h, on n’a même pas envie d’en savoir plus sur L’Art de la Guerre.

Le trait est sublime. Mais il ne rattrape pas une histoire inepte. Bien au contraire. Il peut même l’enfoncer. Comme disait un commentateur sur la Fnac, « on ne peut pas musarder dans les coins de l’image ». On ne peut pas revenir et se laisser aller à regarder les cases sans but. Car si belles soient-elles, elles sont au final fades. Comme une succession de belles affiches. Mais des affiches ne font pas une histoire. Chaque case est éclatante de vérité graphique. Oui, plus que jamais oui. Mais cela n’est pas tout.

Cette scène fort longue dans le delicatessen est lassante et donne froid. Cette scène dans l’aérodrome abandonnée est graphiquement magnifique. Mais donne froid et n’intéresse pas. Et cette femme, le bis d’Olrik tout droit sortie de Vertigo… est belle, mais inintéressante et froide.

Finalement, l’objet littéraire est froid. Inerte.

Floc’h a oublié une chose, et l’éditeur a honteusement laissé faire. Il a oublié de faire plaisir au lecteur. Ah, pour sûr, Floc’h s’est fait plaisir. Il y a mis toutes ses marottes. La bande-dessinée vue comme une scène de théâtre. La bande-dessinée bourrée de références, comme ces boites de soupes… La bande-dessinée comme un almanach d’architecture moderne. La bande-dessinée, comme un monde totalement léché. La bande-dessinée où les couleurs sont sélectionnées sur une palette très réduite pour faire beau. Pour faire trop beau. Pour n’être que beau. Pour n’être qu’un bel objet. Je le comprends au fond. La vie est si belle enfermée dans un monde beau. Lui qui a tant dessiné Une vie de rêve. Ou Ma Vie 1. Ou Ma Vie 2. Où est le travail de l’éditeur d’exiger non pas seulement du beau. Mais du bon?

J’ai tant de regret finalement. Floc’h, c’était la promesse d’intérieurs sublimes. Anglais. D’extérieurs sublimes. Anglais. Lui, prétend que son Angleterre n’existe plus. Dommage, j’aimerais tant avoir sur ma table de chevet un bon album de Blake & Mortimer par Floc’h. Pour musarder entre les cases. Pour m’évader de ma vie. La seule chose qui me fait rêver dans cet opus, c’est la robe de chambre en flanelle rouge d’Olrik aux revers matelassés. Une autre marotte de Floc’h les robes de chambre depuis ses débuts.

Oh comme je regrette cette occasion manquée, entre mes deux héros et mon illustrateur préféré. Moi qui porte des nœuds papillons car en dernière page de Blake & Mortimer, il y avait une photo de E. P. Jacobs en papillon. Si chic. Mais Floc’h ne voulait pas de cette quatrième de couverture. Encore une exigence. Il aurait pu portraiturer Jacobs.

Cher Floc’h, ne cherchez même pas à faire une histoire avec Blake & Mortimer. Dessinez les visitant une galerie d’Art, dessinez les sortant à l’Opéra, dessinez les au Grand Restaurant, dessinez les à la gare, dessinez les dans la lande galloise, dessinez les chez le chocolatier ou le boucher, et oh surtout dessinez les chez le tailleur. Cher Floc’h, vous savez si bien les dessiner. Dessinez les beaux. Mettez les sous une cloche de naphtaline si vous voulez. Je serais le premier acheteur. Mais non, ne les dessinez pas en train de vivre une aventure, ce n’est pas bon. Et je le regrette drôlement !

Belle semaine, Julien Scavini

Cours d’histoire de la mode masculine

Chers amis, chers lecteurs,

je voulais vous présenter ce soir non pas mon dernier livre – c’est si long à faire – mais ma dernière vidéo pour Artesane, LA plateforme de l’apprentissage de la couture en ligne. Pour Artesane, je me suis prêté au jeu de synthétiser mon savoir sur l’histoire de la mode masculine.

Le résultat est un cours fleuve de 6h11, enregistré d’une traite! Ce cours est découpé en trois partie :

  • De l’Ancien Régime à 1900 environ.
  • De 1900 aux années 50.
  • Des années 50 à aujourd’hui.

Ces trois périodes permettent de présenter successivement : les vêtements à taille (frac, redingote et jaquette), puis la veste courte associée au costume, puis l’apparition de la mode sportwear.

Voici le lien

https://www.artesane.com/arts-du-fil/produit/histoire-de-la-mode-masculine

Manteau à double fentes

Un manteau à double fentes. Voilà une curiosité n’est-ce pas? J’ai toujours eu à l’esprit cette figure de style tailleur grâce à une illustration de Laurence Fellows extraite d’Apparel Arts que voici :

J’ai collectionné ces fichiers numériques lorsque j’étais à l’école des tailleurs, en 2009-2010 environ. Et cette image m’avait marqué. Mais je manquais à l’époque de finesse pour remarquer que ce manteau bleu, superbe au demeurant, n’était pas pourvu de deux fentes, mais de deux soufflets sur les côtés. Une curiosité. Deux plis creux marqués d’une imposante mouche triangulaire à leurs naissances. Cela tout de même m’interrogeait. Curiosité.

Et puis récemment, mon regard a été attiré sur les manteaux de Brunello Cucinelli. Comme ce modèle en cachemire à 6900£. Un client le portait récemment et mon œil s’est posé sur ce détail lorsqu’il quittait ma boutique. Quelques jours plus tard, l’accompagnateur d’un client portait aussi un manteau – vintage sans marque cette fois – avec deux fentes. Décidément me dis-je…

Et comme si cela ne suffisait pas, en regardant vaguement Paramount Channel un soir (activité m’empêchant le plus souvent d’écrire Stiff Collar, on vieillit..!), je suis tombé sur le film Marathon Man de John Schlesinger, sorti en 1976. Lors d’une scène dans le Palais Royal à Paris (une scène haletante de type thriller), le personnage joué par Roy Scheider court et de dos, rapidement, on peut apercevoir un manteau à double fentes. Mais alors ! Diantre, serait-ce si important comme détail?

Toutefois, je note que ce détail est absent des habituelles bibles sartoriales comme Permanent Style ou Gentleman Gazette. Rien sur ce lui.

Mais qu’en penser? J’ai envie de dire, bêtement, que c’est affreux. Notamment sur le manteau court de Cucinelli. Là on ne parle pas de queue-de-pie. Mais de queue de castor. C’est vraiment l’impression que cela me donne. On dirait une veste démesurément allongée. Comme si la photo d’une veste deux fentes avait été étirée sur Photoshop. Dans les faits, ce petit pan de tissu se soulève sans grand intérêt. Au moins, les deux plis creux d’Apparel Arts ont plus de panache. Ils doivent d’ailleurs donner l’illusion d’une taille très serrée en contrepartie d’un bassin voluptueusement élargi.

Et je crois que le point crucial de ces fentes est leur hauteur de départ. Dans le cas de Laurence Fellows, les plis creux naissent là où les fentes de la veste dessous naissent. C’est à dire en haut du fessier. Au début du bassin.

Ce point de départ de la fente dos du manteau est un point important, souvent sujet de dispute avec mon propre atelier. Dans les années 90, les manteaux avaient de longues fentes. Que l’on peut voir sur Patrick Bateman (joué par Christian Bale) dans American Psycho (Mary Harron – 2000). La longue fente dos donne de la prestance et donne du mouvement au tissu. Cela fait riche.

Pour autant, sur le manteau Cucinelli, peut-on imaginer des fentes plus longues? Peut-être au fond. Mais les courants d’air seraient incommodants. Le but d’un manteau est de donner chaud. J’imagine qu’au bureau de style de Corciano, ils ont dû beaucoup réfléchir à la hauteur de ces fentes. Plus courtes, cela aurait la logique des parkas, qui souvent ont deux petites fentes boutonnées sur les côtés, comme chez Barbour.

Quoiqu’il en soit, voilà un détail curieux que j’avais envie de documenter un peu. La double fentes… Je ne suis pas contre, mais je ne suis pas pour !

Bonne semaine, Julien Scavini

Robert Badinter

9 juillet 1981. Robert Badinter a 53 ans sur cette photo. L’homme est grand. Légèrement plus d’un mètre quatre vingt. Ses épaules sont plutôt carrées, un trait que ses vestes ne gommeront pas. Photo sublime de Dominique Faget pour l’AFP.


Quoi y voir?

  • Une longueur de veste d’une grande dignité. Finissant 6cm au moins sous la fourche du pantalon. Je n’ai jamais trouvé qu’une veste courte allongeait un homme. En revanche une veste longue lui donne de la prestance. La distance entre le bas de la veste et les passepoils des poches est impressionnante. Le seul tailleur qui a fait cela jusqu’à sa mort en 2023 était Edward Sexton.
  • Pas de rabat de poches justement. Cela était à la mode dans les années 70…
  • … un minimalisme s’opposant à la coupe des revers de la veste. Gé-né-reux. Je dirais 11,5cm voire 12, avec un cran relativement bas, pas haut comme de nos jours.
  • Trois boutons en bas de manche.
  • Revers large sur la veste, col de chemise raisonnable, de tradition française. Pas de pelle à tarte américain. Cravate du même esprit, 8cm, pas plus.
  • Le pantalon est une sorte d’ode à la souplesse et au confort. Avec un bas pareil, jamais la chaussette n’accrochera. Vous trouvez que cela casse trop? Juste comme il faut je pense. De quoi donner toute son expressivité au tissu. Le drapé est superbe.
  • Souliers marrons. Nous sommes bien en France.

Ces lignes ne seraient pas les miennes. Mais je pourrais les porter. Car elles sont homogènes. Elles disent quelque chose d’une époque. Elles font style. Elles donnent une allure. Et c’est beau.

J’ai toujours pensé qu’un homme acquiert son style lorsqu’il est dans la pleine force de l’âge, au moment où il est à son apogée professionnelle, où plutôt, au moment où il devient quelqu’un. Classiquement entre 35 et 45 ans. Avant, la fougue de la jeunesse fait faire les pires excès. Après…? Une fois un style forgé, il devient une habitude. Rares sont les hommes à changer je pense, là où les femmes évoluent plus facilement. La preuve par l’image, en 2020 :

La veste est toujours aussi longue, et le bouton principal, légèrement surbaissé pour ouvrir loin l’espace de la cravate. Charvet peut-être?

Robert Badinter était-il élégant? Question futile et inutile. Il était de son temps, un temps où les hommes s’habillaient.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Le Concert du Nouvel-An à Vienne

Aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours vu le Concert du Nouvel-An le 1er janvier. Dans mon enfance, c’était chez ma grand-mère, maintenant c’est chez moi. Un plaisir renouvelé pour bien démarrer l’année, en cuisinant puis en prenant l’apéritif. Les horaires sont bien calés ! Il y a quelques temps, je me trouvais chez des connaissances pour cette occasion, et eux ne connaissaient pas vraiment cet évènement musical. Cela ne les enjouait pas et l’on me força à passer à table sans pouvoir le voir. Autant dire que je n’y remettrai pas les pieds.

Intéressons-nous à la question vestimentaire du Neujahrskonzert der Wiener Philharmoniker. Tout le monde a l’habitude de voir les orchestres vêtus de noir. Noir de la queue-de-pie, ancestrale et très statutaire. Noir du smoking, classique et intemporel. Noir aussi de la simple chemise ou du t-shirt, les mœurs et les orchestres évoluant. Le noir est lié à l’horaire, le soir. Toutes les représentations ne sont pas le soir, mais le noir est devenu synonyme d’habit de la scène musicale, en journée ou en soirée.

A Vienne, le Wiener Philharmoniker est très à cheval sur le respect des traditions. Autant dire que cela me va très bien. L’orchestre va plus loin et plus méticuleusement dans le respect de l’étiquette vestimentaire que bien d’autres. Le soir, l’orchestre joue donc en queue-de-pie, autrement dit « white-tie ». Mais le jour, il est très fin, et adopte le « morning-coat », autrement dit la jaquette, anthracite tendance noire. Le pantalon est de coutil, rayé gris et noir et le gilet gris clair, soit droit soit croisé. Sur de nombreuses photos, l’orchestre troque toutefois la jaquette longue et courbe pour une veste classique de costume, de la même teinte anthracite foncé. Ce faisant, il porte l’alternative plus simple appelé le « stroller » ou « lounge suit », visible sur la photo ci-dessous (avec cravate club ou cravate argent, pas du meilleur goût, mais c’est ainsi).

Cette alternance de tenue est tout à fait délicieuse à observer pour l’amateur de beaux vêtements. Il y a là des gens qui savent porter et savent quoi porter, une peu de finesse en somme, dans un monde bien simplifié. Un sens de la circonstance.

Chaque année pour le concert du Nouvel-An, l’orchestre invite un chef. Le chef lui, est libre de s’habiller comme bon lui semble. Et justement, comment s’habille-t-il ? Cette année, c’était le grand chef allemand, très conservateur, peut-être héritier spirituel de Karajan (mais qui n’arrive pas à prendre le Berliner Philharmoniker), qui était invité pour la seconde fois à diriger. Christian Thielemann était à la baguette. Et Christian Thielemann sait ce qu’est une jaquette. Elle est même superbe la sienne. L’homme porte bien. Voyez plutôt :

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Il avait déjà dirigé l’orchestre pour cet évènement, en 2019. Il portait la même tenue, efficace, parfaitement en accord avec les musiciens. Heureuse fantaisie, cette immense pochette un peu tapageuse. Elle serait plus discrète, et il porterait un bouton de rose ou bel œillet à la boutonnière, ça aurait fait plus d’effet peut-être. Il faudrait lui souffler l’idée.

Remontons dans le temps. Franz Welser-Möst a dirigé en 2023. Lui aussi s’est montré respectueux de l’étiquette du Musikverein. La silhouette longiligne et la coupe de cheveux de kapellmeister finissent de créer une allure indéniablement racée. La cravate bleue toutefois questionne. Est-ce joli d’amener du bleu dans ce monochrome ?

2022. Daniel Barenboim conduit. Il adopte le stroller lui. Mais la veste est coupée de manière avant-gardiste. Un croisé sans revers et à tout petit boutonnage. Quelle curieuse invention. Je ne suis pas sûr de trouver ça joli. Cela dit du point de vue de l’élégance générale, il est en harmonie avec l’orchestre, c’est bien. Et cette veste inédite prouve qu’il va chez un tailleur qui travaille à la main et réalise les moindre désirs. Intéressant donc.

2021. Année avec salle vide cause Covid. Riccardo Muti dirige sans la chaleur de la salle derrière. Horreur. Lui décide de porter le costume croisé et une cravate un peu business. Dommage. On attendrait plus de savoir-faire de la part d’un italien.

2020. Le très réservé letton Andris Nelsons ouvre l’année. On disait qu’il allait dynamiter l’orchestre. Sa prestation fut saluée. Sa veste maoïste me questionna tout le temps du concert. Pourquoi donc avait-il décidé de mettre du cuir sur la face intérieure de la manche..? Cette question m’obséda. Je compris à un moment donné que c’était en fait une veste en velours. Et que par un curieux effet de coupe du poil (sens et contre-sens), celui-ci brillait très singulièrement, comme du cuir. Vraiment pas une idée formidable. Ou un velours médiocre. Sur la pochette du CD, par une habile retouche de Photoshop, ils ont corrigé le tir.

2017. Gustavo Dudamel né en 1981 est connu pour être un chien fou. Mais. Sa jaquette est du meilleur goût. Il adopte même la cravate officielle, argent tissé du logo. On peut être délirant et bien habillé, n’est-ce pas Hubert Bonisseur de La Bath ? J’adore.

2016. Mariss Jansons opte lui pour le smoking. Soit. Mais alors, ce choix d’une cravate argent foncé, quelle affreuseté. Qui lui a conseillé cela? Beurk.

2015. L’indien Zubin Mehta fait le choix d’un stroller simplifié, sans gilet. Mais c’est de bon ton. Avec une œillet rouge plus volumineux, le panache aurait été à son comble. Il a dirigé plusieurs fois le Concert du Nouvel-An, il a toujours porté la même tenue. Une constance honorable.

2014. Daniel Barenboim encore. Il était déjà allé demander quelque chose de nouveau à son tailleur. Une jaquette à col mao. Tiens donc. Pas de cravate, chemise à simple pied-de-col. On peut regretter l’absence de cravate. Mais moi j’aime bien cet effort et ce parti-pris. Il a décidé qu’il voulait être dans le thème jaquette donc il s’y colle, avec la forme de la veste et le pantalon en coutil. En même temps, il cherche la décontraction et une ligne nouvelle, il trouve une réponse intéressante. Il est toujours possible d’inventer des nouveautés. Qui peuvent être moches et ratées. Ou comme là, intéressantes.

2012. Mariss Jansons portait cette année là un costume à veste trois boutons, gansée. La cravate entre gris et beige, façon tricot n’est pas la réponse ultime je dirais humblement. Visiblement, lui, il ne veut pas de jaquette.

2010. Un français dirige. Georges Prêtre. Pas en jaquette. Est-ce étonnant ? Toutefois, son costume est une somptuosité. Une coupe confortable irréprochable, un revers placé pas trop haut, un boutonnage plutôt bas, une cravate sobre et qualitative dont la nuance rappelle sa chevelure… Oui, c’est très beau.

2009. Daniel Barenboim avec sa fameuse jaquette à col mao et pas de cravate.

2006. Mariss Jansons n’est pas un conventionnel. Redingote à quatre boutons, gansée. Redingote donc… Et bien pourquoi pas.

2005. L’américain Lorin Maazel. Dignité de la simple jaquette, avec gilet croisé à huit boutons et sans revers. Bien.

2004. Nikolaus Harnoncourt, comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt. En voyant son nom dans la liste, lui le maître de Bach, l’ascète protestant, je me demandais bien ce que j’allais trouver. Je fus étonné. Stroller sans gilet et large nœud façon lavallière. Quel amusement. C’est très intéressant.

2002. Le japonnais Seiji Ozawa. L’homme est très moderne question vêtement. Au moins portait-il une veste pour ce Concert. Il est coutumier de la veste chemise déconstruite. Je ne connais pas son interprétation. Déconstruit-il les œuvres?

L’an 2000. Riccardo Muti est habitué des dates importantes. Pour le passage dans le 3ème millénaire, il portait un costume trois pièces, dont la veste 3 boutons était gansée. La veste ne doit pas avoir de fente dos tant elle emboite le bassin. Elle développe une poitrine généreuse en revanche et les têtes de manches sont l’œuvre d’un tailleur manuel. Il a du adopter la cravate grise de l’orchestre, je doute qu’elle soit beige comme le laisse penser la jaquette du cd.

J’ai eu plus de mal à trouver les archives ensuite de manière fine. Internet a la mémoire courte.

1992. L’allemand Carlos Kleiber choisit le stroller. L’orchestre de Vienne portait à l’époque des cravates club plus élégantes que les actuelles.

1991. Ahhhh. Claudio Abbado, l’homme qui exhuma Mahler des limbes. Exemple très très intéressant. Jaquette avec chemise à haut col cassé et cravate. Façon 1920. Un grand oui !

Roulement de tambour maintenant. Celui que tout le monde attend.

1987. Herbert von Karajan. Il portait une veste (courte, non une jaquette) à cinq ou six boutons, à col cheminée fuyant. Et un nœud papillon façon 1880, placé sous le col de chemise et serti d’un petit anneau métallique. Choix audacieux. L’orchestre jouait en costume avec cravate à carreaux.

En 1986, la veille, année de ma naissance, j’ai l’impression qu’il y eu un Concert du Nouvel-An du soir. L’orchestre jouait en queue-de-pie. Karajan lui portait la même veste. Mais il avait opté pour le col roulé écru (blanc?).

Et pour finir. 1965. L’autrichien Willi Boskovsky porte la jaquette, avec une lavallière perlée. Et surtout, enfin, un magnifique œillet qui est ce qu’il faut avoir un matin en pareille circonstance. Enfin, on l’a trouvé cet œillet. Quand même.

Et pour être désagréable, je suis remonté aux origines. En 1939/1940. A l’époque, le concert avait lieu le soir du 31. Clemens Krauss dirigeait donc un orchestre en queue-de-pie.

Cela faisait un certain temps que je n’avais pas trouvé le temps et la respiration nécessaire pour écrire. Voilà chose faite avec un bel et long article sur un sujet si futile. Mais en ces temps délicats, si utile peut-être ? Une célébration du beau et de l’effort. Un monde de jaquettes et de variantes, quelle diversité dans l’unité. C’est tout à fait captivant. J’aime cela, lorsque dans un univers codifié donné, on trouve son propre chemin et son esthétique personnelle.

Die Wiener Philarmoniker und ich wünschen Ihnen Prosit Neujahr!

En effet, je vous souhaite une excellente année 2024. Julien Scavini

PS : j’ai eu le plaisir de compilater 200 chroniques publiées par le passé dans un joli ouvrage pour les fêtes de fin d’année. Le seul éditeur qui m’a ouvert ses portes est Alterpublishing, qui fait de l’impression à la demande basée sur les moyens techniques d’Amazon. C’est la raison pour laquelle vous ne pourrez trouver ce livre que chez Amazon. Bonne nouvelle pour la planète, pas de gâchis de papier, il est imprimé à la demande, dès l’achat. Vous pouvez l’obtenir en couverture carton (plus chère mais plus belle) ou en couverture souple. Le voici à cette adresse. J’espère sincèrement que ce (gros) recueil vous plaira.

L’hiver en laine

Avec ce temps, sec ou pluvieux, mais tellement froid, je suis gelé jusqu’aux os ! Bien emmitouflé pour tenter de traverser cette horreur hivernale, je ne peux m’empêcher d’avoir encore plus froid en regardant mes contemporains. Hier lors d’une sortie au Muséum d’Histoire Naturelle et à sa ménagerie, je me demandais comment donc les gens faisaient pour résister au froid, avec ces petits pantalons de coton et ces jeans tout fins. Mais ce n’est pas chaud pour un sous ça !

Il y a deux ans, je finis par ressentir ce froid plus qu’auparavant. J’exhumais alors un pantalon de flanelle que je mettais peu. Je le retaillais plus proche de la jambe, pour le transformer plus en chino qu’en pantalon de travail. Bref, je le rendais un peu plus « casual » comme disent les jeunes. Depuis, il ne me quitte pas l’hiver. Velours, et autres cotons ne sont pas assez chauds. Non, je veux de la laine. Avec une chaussette mi-bas évitant de ressentir au bas du mollet trop de froid, je suis ravi de ce pantalon. Que je n’associe plus non plus avec des tennis, trop froides. Mais avec des Paraboots. La semelle épaisse de gomme est ce qu’il faut pour être isolé du sol comme il faut.

J’avais cet après midi envie d’un velours bleu marine, comme commandait alors un client. Et puis non me dis-je finalement. D’abord, ce n’est pas aussi chaud que de la flanelle. Et puis au fond, le coton tombe plus mal que la laine, et avec mes mollets forts, c’est bien plus joli de porter de la laine. La laine drape mieux, tombe mieux. Elle fait moins de paquets sous les genoux. Alors certes, on ne peut nettoyer la laine directement dans sa machine à laver. Ou alors avec moult précautions. Elle est plus délicate du point de vue de l’entretien, mais quel plus joli tombé. Et puis, surtout elle est plus chaude que le coton.

Pour mon fils de cinq ans (dont la plaisante existence rend ma présence sur ce blog de plus en plus occasionnelle), je me suis trouvé tout démuni face à ce problème. Je n’envisage pas tellement de l’habiller moins que moi. Pas comme hier au zoo, ces gosses en bas âge dont les chevilles prenaient l’air… Pour lui j’ai de nombreux petits chinos et surtout joggings. Mais alors pas de laine. Ni une, ni deux. J’ai déniché un bout de flanelle et j’ai demandé à mon retoucheur de me copier un petit pantalon, élastique à la taille et point. Je ne l’ai pas encore, mais je me satisfais à l’idée qu’avec il aura chaud. Trouvera-t-il que la matière gratte ? Je croise les doigts. A cette âge, ils ne se plaignent pas trop.

Finalement, je me disais en fin de journée que la laine, c’est un peu l’alpha et l’oméga. Ce matin, un autre client regardait du lin pour cet été. Et il me prenait l’envie d’un pantalon de lin aussi pour l’été… Quel dur métier que de vouloir à chaque instant comme le client. Et puis finalement me dis-je, la laine super 150’s de Loro Piana qui pèse 220grs est un tel poème de légèreté, que c’est plutôt dedans que je me ferais un ou deux pantalons pour l’été. La légèreté d’une plume, la souplesse d’un voile. Ne rien porter ou porter un tel pantalon, c’est pareil. Ah quelle belle idée. Alors finalement je ne commanderais pas ce lin. Mais cette laine.

Oui, finalement une laine ultra fine l’été pour la souplesse, et une laine épaisse pour la chaleur l’hiver, c’est ce qu’il faut. Un plaisir. Merci le mouton pour ce don époustouflant. De quoi être toujours confortable. Et toujours élégant !

Belle semaine de réflexion. Julien Scavini

Ce soir, un peu de Fauré. Masques & bergamasques. Puis un bout du Requiem.

Un grain

C’est en regardant un documentaire récemment sur La Chaine Parlementaire consacré logiquement à notre histoire politique récente que j’ai été frappé par un point de style. Point de style qui s’est renforcé encore lorsque sur la Paramount Chanel, j’ai entrevu un film des années 1950 tout à fait charmant (Noël Blanc). Dans le documentaire politique, le réalisateur avait alterné des images d’archives avec des prises de positions contemporaines. Edouard Balladur Premier Ministre en archive, Nicolas Sarkozy en commentateur actuel. George Pompidou en archive, Laurent Fabius en commentateur actuel. Robert Badinter en archive, Jean-Louis Debré en commentateur actuel… etc.

La différence fondamentale, outre le grain de l’image versus une image nette, était… le grain des costumes, versus des costumes très lisses. Dans toutes les images anciennes, dont ce fameux film ci-dessous, les tissus des costumes ont de la texture, un grain caractéristique. Les tissus accrochent la lumière, je dis qu’ils grattent la lumière. Cela donne une beauté spirituelle je trouve aux costumes, une richesse élégante.

De nos jours, flanelles et tweeds donnent un peu cela. A l’époque, tous les costumes avaient cette texture légèrement peignée, grattée, chinée. Seules les gabardines avant, avaient cette texture si lisse que nous connaissons aujourd’hui. On les utilisait pour des costumes d’été et des pardessus fluides.

De nos jours, l’écrasante majorité des costumes est totalement lisse. Depuis la révolution lainière des années 1990, les laines sont devenues surfines. Et dès lors, esthétiquement, il est difficile de distinguer une laine d’un polyester à l’œil. Tous les costumes sont plats. Même ceux en fil-à-fil, seul tissu chiné à même de donner un peu de profondeur à l’étoffe. Ce costume d’Edouard Balladur est parfaitement caractéristique de ces nouveaux tissus, lisses, brillants disent certains.

Cette nuance esthétique est très présente dans une série que je trouve nulle, Inspecteur Murdoch sur France 3. Observez les costumes créés pour l’occasion. Tous ultra-lisses car coupés dans des tissus contemporains. Non sens rédhibitoire pour moi. Tous ceux qui portent des vêtements anciens (1970 et avant) le sauront immédiatement. Un tissu ancien, c’est un mélange entre un léger duvet grattant de surface et une certaine raideur. Ci-dessous, le roi de la flanelle, Fred Astaire.

M’est ainsi venu une réflexion que finalement, peut-être, le costume vieux style, ou vieil argent, c’est un peu celui coupé dans un drap qui gratte la lumière. Souvent ce drap, il faut l’avouer, il n’est pas très léger. Je pense à Intercity chez Holland & Sherry par exemple. Et encore, c’est quand même très lisse comme tissu.

Le plus difficile dans cette volonté esthétique que j’exprime, c’est de trouver l’étoffe. Un tissu mat. Pas terne pour autant. Avec une couleur éclatante, mais mate. Un costume ancien, c’est toujours un grain caractéristique qui attrape la lumière. Se donner un genre d’allure classique, intemporelle, qui ne fasse pas moderne et plastique, c’est arriver à trouver ce grain. A l’inverse d’une laine chatoyante qui s’exprime en super 150’s. Avec des lignes un peu opulentes, un costume coupé dans un tissu qui accroche la lumière aurait une grande dignité. J’en rêve.

Belle semaine, Julien Scavini

PS : cette semaine, j’ai écouté Eroica de Beethoven. Herbert von Karajan, Berliner Philharmoniker.

Ce que cela dit d’un client

Lorsque l’on ouvre un vieux livre de coupe des années 1930 ou 1950, il y a souvent au début quelques pages qui expliquent à l’aide de moult photographies comment prendre les mesures et où les relever. Et ces mesures pour la veste, le gilet et le pantalon, sont toujours relevées sur des hommes portant… veste, gilet et pantalon. Pour les érudits tailleurs qui ont rédigé ces ouvrages en leur temps, il allait de soi que la mesure d’un vêtement à faire découlait des mesures d’un vêtement porté, en plus des mesures au corps, c’est-à-dire directement sur la chemise.

En ces temps-là, le tailleur se fiait à ce qu’il voyait. Il se fiait à ce que le client portait en passant le pas de la porte. Le tableau général et les grandes lignes (volume des vêtements, longueur des parties), et les détails (aplomb du vêtement, lignes des épaules, netteté des flancs)… etc…

De nos jours, il est toujours agréable pour un tailleur de voir le client qui entre porter un vêtement tailleur. C’est une forme de logique. Le client vient chercher un costume, on le voit venir en costume… Cela immédiatement imprime une image générale et particulière de là où l’on va. Qui est cette personne ? Que porte-t-elle ? Comment porte-t-elle ? Puisque précisément le costume est un langage, le simple échange visuel en dit déjà long sur le client et son désir. S’il porte élimé, peut-être proposera-t-on des tissus petit budget ? S’il porte un très beau tissu, évident que seuls les beaux tissus seront présentés. S’il porte trop étroit, est-ce par ce qu’il a grossi ou qu’il aime ainsi ? S’il porte un cardigan sous la veste, peut-être faudra-t-il de l’aisance ? Parcequ’il a une difformité physique, voyons comment l’autre tailleur a traité le sujet ?

Surtout qu’à la différence des années 1930 ou 1950 précédemment évoquées, de nos jours, les styles peuvent être très variés pour ne pas dire complètement opposés. Le super slim fit (pantalon taille basse étroit associé à une veste courte) côtoie l’ultra classicisme (pantalon taille haute ajusté et veste intemporelle) ou l’avant-garde (pantalon taille naturelle coupe droite voire large, veste légèrement oversize).

C’est ainsi que le métier s’oriente. Le costume n’est plus une obligation professionnelle depuis quelques décennies. Depuis les années 1970, il est même pour certain chercheurs spécialisés un total plaisir, un objet de désir et d’amusement. Il ne fait plus partie du champ de la nécessité. Dès lors, il est logique que chaque client vienne chercher des lignes de costumes radicalement différentes. Le sénior qui veut s’habiller ultra jeune… ou comme chez Old England. Le jeune qui pense qu’être moderne c’est prendre un slim-fit… et l’autre jeune qui sait que l’oversize va gagner d’ici quelques mois et prend les devants.

Des épaules comme John Wayne ?

Pour le tailleur, la tâche est ardue. Difficile. Certes par la conversation, il est possible de faire émerger le langage du futur costume. Mais qu’il serait plus facile de voir déjà une ébauche ou une approche stylistique déjà portée, plutôt que de palabrer sur la largeur d’une cuisse ou la longueur d’une veste, sans référence connue.

En demi-mesure, il existe ce que l’on appelle des gabarits de mesure dans le jargon. Des vestes et/ou pantalons dans des tailles connues, qui permettent de questionner la silhouette. Voulez-vous plus étroit là ? Plus large ici ? C’est une approximation. Ce n’est pas forcément au premier essai que toutes les pièces de ce puzzle complexe seront alignées. Et il ne faut pas croire que la Grande Mesure sait répondre mieux encore que la demi-mesure. J’avais hier un client étranger qui sortait d’un grand tailleur de la rue Marbeuf et qui venait commander des pantalons légers pour Los Angeles… Il a fallu que je lui fasse passer 5 pantalons différents avant de comprendre qu’il voulait… la coupe d’un jean mais en lin et soie. Et j’espère qu’à l’essayage dans un mois, j’aurais bien tout compris.

Il faut de l’intuition pour comprendre les désidératas. Mais elle ne suffit pas complètement. Qu’il est décevant pour le tailleur lorsque le client à la fin trouve la veste trop courte. A s’arracher les cheveux et à pleurer. Il y a eu conversation. Ce point, il a été évoqué longuement. Mais hélas, le tailleur n’est ni dieu ni devin. Il fait de son mieux et n’a pas de baguette magique pour remettre du tissu là où il n’y en a pas. Si une première veste avait servi de modèle, ce point eut été plus sûrement trouvé.

Ce métier est beaucoup affaire de psychologie. Celle du client. Celle de son image dans le miroir. Elles ne coïncident pas toujours d’ailleurs. Parfois elles ne se verbalisent pas facilement non plus.

C’est ainsi que lorsque le tailleur voit arriver un client, voir ce qu’il porte est très important. Les mots ne suffisent pas toujours. Un bon dessin vaut mieux qu’une longue explication dit-on. Et s’il porte un costume, pour faire un costume, c’est bien. Tous les jours, ce sont des jeans baskets tshirts (sales) qui arrivent. Comment savoir où mettre les pieds ? Que penser ?

Triste aussi sont ces clients, pas si rares, que l’on voit à l’année habillés en Décathlon et consorts, et qui pourtant commandent de forts jolis costumes, en tissus prestigieux et onéreux. Des costumes statutaires. Des merveilles que l’on est heureux de réaliser. Mais qui ne les portent jamais, jamais, jamais en présence de leur tailleur. On sait qu’on leur fait de jolis choses, mais on ne peut pas complètement juger du résultat, car on ne les voit pas vivre dedans, à part cinq minutes devant le miroir au moment de la livraison. C’est si dommage pour le tailleur.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Ce soir, Concertos pour piano n°1 de Chopin, par Arthur Rubinstein et le New Symphony Orchestra of London sous la direction de Stanislaw Skrowaczewski, 1961. Youtube.

La veste dépareillée doit-elle être plus courte?

Lors de la commande d’une veste seule, par exemple une veste en tweed ou un blazer, il est une question qui revient presque systématiquement. « Faut-il la faire plus courte ? » Par opposition à la veste de costume. C’est une très bonne question.

Pour ma part, je traite mes vestes dépareillées exactement comme mes vestes de costume, à la même longueur, quelque part aux alentours de 75cm. Et je ne vois aucune raison de faire autrement. Car les pantalons que je porte, gris en flanelle ou laine fine, ou même en coton, sont coupés eux aussi comme des pantalons de costume, avec la même aisance et la même hauteur, petite nuance parfois de largeur en bas seulement.

Dès lors, qu’est-ce qui justifierait de marquer une différence ? Et de combien ? J’aime les vestes de longueur classique, donc je pense que 75cm pour 1m80 c’est bien. C’est classique.

La question se poserait donc si le pantalon présente une coupe radicalement différente. Comme le jean peut-être ? Ce n’est pas impossible. Il est vrai que le jean slim taille basse très largement porté demande une veste plus courte que la longueur classique, et cela pour donner une homogénéité à la silhouette.

Je note qu’en général, ces personnes portant la veste avec le jean (c’est presque une caricature du parisien – veste noire, jean slim ), portent le costume de la même manière, slim-fit. Et que donc là encore, ils n’ont pas de raison dans leur schéma de pensée, comme le mien, de marquer une différence de longueur. S’ils aiment les vestes courtes, c’est toujours.

Je serais le premier à proposer une veste un peu courte pour être sûr que l’esthétique soit logique avec un jean slim. C’est le plus important pour moi, qu’un discours soit logique de bout en bout. Pantalon slim et proche de la jambe, veste moderne donc un peu courte. Pantalon classique et taille haute, veste classique donc plus proche de long que de court…

Après, la vraie question n’est pas en réalité : faut-il faire une veste plus courte, mais, faut-il porter de tels pantalons ? Mais à celle-ci, je ne répondrais pas. Aujourd’hui.

Mais essayons toujours de nous questionner sur la différence entre une veste dépareillée et une veste de costume. Elle peut être coupée dans un tissu plus lourd ? Ou plus expressif, comme les grands carreaux ? Cela donc aurait-il une influence ? Certains diront que ça allonge, ou que ça grossit. Je suis trop prosaïque pour ça. Je trouve juste qu’un carreau est un carreau. Et que si on cherche des justifications pour aimer ou ne pas aimer, il vaut mieux arrêter de réfléchir et ne pas verbaliser ce qui est d’instinct. On aime ou on aime pas, inutile de chercher des justifications à tout.

Un peu comme cette question de longueur ? Est-ce d’instinct qu’il faut arrêter telle ou telle valeur ? Prenons un autre exemple. Un homme qui ne porterait que du dépareillé classique, vestes de tweed, en velours, en flanelle etc… Avec toujours des pantalons de coton, moleskine, velours, gros twill, etc… Cet homme pourrait-il décider que même si la coupe est très classique, il choisit une longueur pour ses vestes plus courtes que pour ses vestes de costume ? Ce serait possible si son intuition lui indique cela. Mon intuition m’indique que non.

Car cela reste de l’intuition. La même que la mienne qui me pousse à faire la même longueur. Au moins ai-je l’argument ultime, faire pareil. Parce que, comme disent les enfants.

Qu’en pensez-vous?

Belle semaine, Julien Scavini

La musique fut différente cette semaine. Laurent Petitgirard, bande originale de l’inspecteur Maigret.

La France offrait un diner d’État

Le Roi Charles était donc en France, pour une visite d’État dont le grand moment devait être un diner à Versailles, dans la Galerie des Glaces. Quel plus digne plaisir qu’un État peut offrir à un autre, au-delà des personnes. Quels gages d’amitié et d’union, partagés autour de mets et de vins délicats, expressions du savoir-faire et du savoir-être d’un pays. Il a fallu qu’«on» nous bassine avec le coût du diner. Et qu’«on» s’esclaffe sur le positionnement des assiettes au millimètre. Bref, qu’«on» raille la pompe et la circonstance, en ne voyant que les hommes et non pas les circonstances. En bref, qu’un ridicule petit esprit soit là à juger bêtement.

J’aurais bien voulu admirer de bien plus grandes agapes de mon côté. Imaginez : un apéritif servi au Grand Trianon en présence des généraux et des académiciens, tous en uniforme. Peut-être aussi en présence des hauts prélats parés de précieuses couleurs et des préfets en capes. Et pourquoi pas de quelques hauts magistrats et maires d’importance. Bref, de ce qui fait l’État, nommé et élu. Suivi d’un parcours en calèche des deux couples à travers le parc pour rejoindre la Galerie des Glaces. Et qu’après le diner, un feux d’artifice soit tiré depuis le bassin de Latone en même temps qu’un orchestre jouerait du Lully. Et qu’à peu près tous les fleuristes d’Île-de-France aurait été réquisitionné pour fournir roses et lys embaumant l’espace.

Une telle fête oui, aurait été dispendieuse. Et prestigieuse. Digne de la France.

Au lieu de cela, il y a un eu un diner de traiteur vite expédié pour ne pas faire exploser un agenda chargé. Le temporel a gagné sur l’éternel. Le Roi est arrivé entouré de vans Mercedes, sortez, photographiez, rigolez et circulez.

Et normalement, à un diner d’État, il est d’usage de porter une queue-de-pie. Mais ça, évidemment, notre Président ne devait pas le vouloir. Lui sait à peine ce que c’est, alors imaginez les convives… Et après ça, on nous bassine avec l’élégance à la française. Alors soit, diner en smoking. Observons et notons. Sur cinq. Un point pour chaque catégorie :

  • coupe : belle coupe = 1 point
  • revers de veste : satin = 1 point
  • poches : deux passepoils en satin sans rabat = 1 point
  • à la taille : ceinture cummerbund = 1 point
  • souliers de smoking : bien glacé ou vernis, de forme adaptée = 1 point

Celui qui aura 5 points aura gagné le pompon. C’est parti.

M. Bern. 4/5. Mais une coupe minable. Des longueurs de manches et de pantalon indignes. Je ne veux plus regarder ses programmes. A quoi bon nous parler de demeures de qualités, de meubles finement ouvragés et de tapisseries délicates pour être si mal attifé? Pourquoi faire son commerce du Beau et ne pas poursuivre cela dans sa vie publique?

M. Estanguet. 2/5. Un costume noir ne fait pas un smoking. Et les derbys fabriqués à Jinjiang ne devraient même pas avoir le droit de passer la grille royale. Quand à ce pantalon en lycra si étroit au mollet…

M. Drogba. 4/5. Je ne peux toutefois pas juger de la ceinture. L’ensemble est classe même si un chouillat trop ajusté.

M. Wenger. 4/5. Pas de ceinture, mais un vrai beau tissu et des revers d’une grande dignité. Bref, un vrai smoking. Quoique le pantalon soit un peu long.

M. Vieira. 3/5. Pas de ceinture, et des souliers à boucle. Dommage, le smoking était pas mal sans ça.

M. Arnault, le pape du luxe. 3/5. Peut mieux faire. Ces rabats de poches… L’ensemble n’est vraiment pas exquis, vraiment pas. Et la grosse toquante métallique, on en parle?

M. Niel. 3/5. Peut mieux faire, vraiment. Commencer par une petite paire de bretelles blanches pour tenir ce falsard en place?

M. Bolloré. 2/5. Quand on épouse une fille Bouygues et qu’on est soit même pas tout à fait à plaindre, n’est-il pas possible d’aller chez Camps de Luca se faire couper un smoking classe? Plutôt que, pardon, cette mer**.

M. Rothschild. 4/5. Manque la ceinture. Et des manchettes trop longues. Mais il est possible de sentir un smoking Brioni ou quelque chose de belle qualité.

M. Grant. 2/5. Bon comment dire… Pas vraiment un smoking. Pas de ceinture. Mocassins aux pieds. Je pense qu’il partait en vacances et qu’il a vu de la lumière.

M. Gallienne. 2/5. Et encore, je veux être gentil. Il y’a au moins les souliers vernis. Ce col de chemise. Ou cette absence de col presque, c’est indigent. Il devait avoir peur d’avoir froid aux mains sinon.

M. Darmanin. 2/5. Quelque chose comme ça… Que dire. Derby aux pieds, rabats aux poches, coupe un peu minable. Diantre, on s’enfonce dans le médiocre. Et ce col de chemise…

M. Lang. Privilège de l’âge. Ou de l’heure pour moi. Je ne note plus arrivé là…

Je ne sais pas qui sont ces messieurs. Je ne vois pas les souliers. A droite et au centre, ce n’est pas si mal, mais je suis encore très aimable…

Bon bref, passons au plat de résistance, il se fait tard …

Les smokings étaient-ils bleus? J’en doute. Je crois que les deux images ci-dessus sont trompeuses. Car le soir même en direct à la télévision, j’ai bien vu du noir, ce que confirme ce dernier cliché.

Je ne noterai pas notre cher Président ni le Roi Charles. Toutefois, c’est bien et la note serait bonne.

Je ne peux m’empêcher de trouver ce col cassé loufoque sur M. Macron. Pourquoi vouloir faire de l’ancien? Alors que le smoking châle, c’est plutôt années 60. Plutôt James Bond qu’Hercule Poirot. Pourquoi vouloir associer le smoking châle moderne avec un col cassé très vieux style? Mais pourquoi? Je ne comprendrais jamais cela.

Et je le redis. Qu’il eut été élégant Monsieur Macron en queue-de-pie, avec le grand cordon de la Légion d’Honneur. Qu’il eut été élégant… Mais il préfère le slim-fit.

Le Roi Charles a pris un peu, ses vêtements se sont étoffés. Je remarque qu’il ne portait pas son traditionnel smoking croisé. Peut-être pensait-il que ce serait trop par rapport aux français?

Eux quatre, tout de même, avaient un peu de tenue. C’était beau.

Mais le reste, mais le reste… Aucun 5/5 avec mention. Rien. Que du médiocre ou presque… Je voulais vous faire rêver un peu au début, en vous parlant de ce qu’aurait pu être une belle et grande soirée. Une digne soirée française… Mais quel résultat. J’avais même envie d’arrêter de commenter tant ces smokings étaient médiocres. Une piètre esthétique.

Je ne sais plus qui a écrit que l’exemple de la vertu ne peut ruisseler que des élites. Quand les gouttes sont acides toutefois, il vaut mieux sortir le parapluie.

Vous me direz, quelles sont les élites que l’on vient de voir… Où étaient les médaillés Fields et les académiciens? J’ai vu un Capuçon, le violoniste des deux, mais sans photo en pied, je n’ai pu juger. Où étaient les très hauts arts & lettres? Cela me sidère assez de voir qui était là… Et qu’en plus, ce sont des footeux qui étaient presque les mieux sapés. Je préfère me coucher.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

PS : heureusement, j’écoutais la symphonie n°9 de Beethoven en écrivant cet article. J’avais du beau dans les oreilles à défaut de l’avoir sous les yeux.

Café Coton

Lors des essayages de costumes, j’aime toujours demander aux clients d’où viennent leurs chemises. Pour me forger une sorte de panorama du marché. N’ayant pas un goût toujours très arrêté sur les choses, j’aime voir différents goûts à l’œuvre, voir comment s’habillent les hommes, et où est leur budget. Il y a un peu de tout, du beau au moins bon.

Une chose m’a surpris dernièrement, et même marqué quand j’y ai repensé. Lorsque le client porte une chemise anglaise abordable, comme T.M.Lewin ou Charles Tyrwhitt, la réponse m’est toujours formulée très clairement. Le fait de dire que la chemise est peu onéreuse est fait sans frilosité aucune vis à vis de moi. C’est presque une revendication. Mais exactement à l’inverse, quand il s’agit d’une Café Coton, alors là, il y a beaucoup plus de pincettes, et presque immédiatement un complément de phrase du style « oh vous savez, cette petite qualité », comme pour dissimuler la bassesse de l’achat.

Cela à la fois m’amuse – je ne suis en aucun cas juge de quoi ce que soit – et m’attriste. Car mince, voilà bien une jolie réussite entrepreneuriale française. Mais parceque française, alors honteuse ? Ce serait dommage de penser ainsi.

Les chemises de grande qualité sont rares, mais pas impossibles à trouver. Elles valent un certain prix il est vrai, et de nombreux blogs et articles en font la réclame. Citons Howard’s, Hilditch & Key, Emanuel Berg entre autres. Citons en mesure Courtot, Swan, Daniel Levy, entre autres. Citons un peu moins onéreux le travail du Comptoir des Chemises et Accessoires à Madeleine. Bref, il y a de quoi faire. Mais de ces belles enseignes recueillant les suffrages, je ne vais pas parler là. Je vais parler de Café Coton.

Que mon profond mépris envers tous les snobismes et dénigrements me fait aimer. Au cours de ces dernières années, plus l’on m’a parlé en mal de Café Coton, plus mon estime grandissait.

Ma seule expérience avec l’enseigne remonte à fort longtemps, et encore, via une chemise achetée aux puces, que j’ai appréciée. Je ne suis donc qu’un humble spectateur de ce que je peux voir. Et ce que je peux voir, n’est en rien honteux. Les boutiques sont simples et élégantes, les chemises bien rangées. Les modèles nombreux. Très nombreux. La vente se fait sans chichi. On est là pour un produit, et un prix chez Café Coton.

Le produit n’est certainement pas honteux, car à chaque fois qu’un client a déballé une chemise Café Coton pour son essayage, je l’ai trouvé belle. Avec toujours un coton un peu lourd, de bon poids. Certes, il y a toujours cette gorge américaine devant que je n’aime pas trop. Mais c’est une question de goût personnel. Pour le reste, les coupes sont bonnes et les coloris sympathiques. Cet été, leurs lins pastels étaient de toute beauté. En bref, une jolie chemise. Et je peux vous dire qu’à côté des chemises honteuses sans surpiqures au col et coupées dans des popelines transparentes comme de l’étamine, vendues fort chères par l’autre grand nom français de la chemise que je ne nommerai certainement pas, les Café Coton n’ont pas à rougir. Certainement pas. Alors arrêtons le bashing.

L’autre grand point qui fait mon admiration, c’est la politique tarifaire pratiquée par Café Coton. Là, c’est ma toute petite fibre affairiste qui va parler. Vous avez tous remarqué que chez CC, il y a toujours une offre? Genre 3 chemises achetées, 2 offertes. Genre 4 chemises pour 100 euros. Genre tout à -60%. Genre etc…

En fait chez Café Coton, le prix facial de la chemise, autour de 140 euros, il n’est jamais respecté, soyons clair. Toutefois, à ce prix, il y a des gens qui achètent, je le vois très régulièrement à la boutique de Paris Beaugrenelle que je visite parfois. Tout le génie de l’enseigne, et ça, c’est vraiment du grand art, consiste à moduler le prix en permanence, suivant le volume des ventes, les périodes et fêtes et la météo. On sent le cash-management précis. Une horloge suisse. Les stocks sont hauts? Pas de problème, une offre promotionnelle. Les ventes ne sont pas encore assez bonnes, une offre plus forte. Le stock se vide et l’argent rentre, fin de la promotion. Et comme à la bourse, le prix de la chemise fluctue suivant l’offre et la demande. Avec autant de boutiques, de personnel et de stock, j’aime autant vous dire que la gestion de la trésorerie doit être diaboliquement âpre. Et apparemment, tout le monde y trouve son compte. Autour d’un produit relativement simple, ancestral même – rendez-vous compte, on trouve encore des rayures bâtons chez Café Coton !

Là où je trouve ce modèle économique lumineux, c’est que sur ce créneau du « pas cher », c’est beaucoup plus durable comme procédé que de chercher à imposer dans la tête du client un prix psychologique pas cher et permanent ; mais intenable sur le long terme. Ainsi, l’inflation des prix passera relativement inaperçue chez Café Coton. Quand les autres marques se bâtant sur le « pas cher » vont devoir expliquer leurs hausses de prix et leur passage de facto en segment premium.

Enfin bref, je vais arrêter ma petite analyse éco là. Quoiqu’il en soit, loin de snobismes, il faut se féliciter des réussites françaises. Et Café Coton, avec sa centaine de boutiques, est une réussite remarquable. On est pas obligé d’être client. On peut simplement applaudir le travail bien fait. Et reconnaitre que leurs chemises valent bien celles des nos amis anglais si connus.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

L’uniforme à l’école ?

Sur le plan sociétal et politique, cette question du retour de l’uniforme à l’école me plait beaucoup. Je rajouterais même qu’en tant que père d’un petit de cinq ans, elle me simplifierait la gestion quotidienne. Finie la question du soir, il met quoi demain ? Et au moins, plus de pression sociale du copain qui est habillé en Ralph Lauren et moi pas. Question économique lissée.

Mais alors, je sens qu’avant de voir le moindre uniforme dans nos cours de récréation, les débats sur la forme vestimentaire à adopter vont être sans fin. Cette question de l’uniforme est le nouvel avatar d’une vieille querelle bien française et bien classique, celle des Anciens et des Modernes. Querelle jamais éteinte et chaque fois envenimée, avec une égale délectation, par l’État comme par les citoyens. Et cette fois les choses vont atteindre à une sorte de perfection. Question du genre et de son expression ou non-expression. Possibilité d’un habit non-binaire. Débat sur la couleur. Matières naturelles contre artificielles. Tolérance à la fabrication à l’étranger. Achat par l’État ou par les parents. Et quid de l’entretien. Un feu d’artifice comme rarement vu.

Lorsque j’étais au collège à Bayonne, nous avions un uniforme. Seulement pour le sport. Un maillot vert à col V bordé de jaune. Bermuda à discrétion. Ce maillot fournit chez Peytavin était charmant. Le fruit d’un accord sans marché public, j’étais dans le privé. Il était trop grand et je pense que ma mère il y a peu le portait encore au jardin. C’est dire qu’il aura servi. Sur les photos du cross annuel, il est charmant de voir tout ces garnements habillés pareils. Filles, comme garçons.

Lorsqu’Aéroport de Paris m’avait demandé de participer à leur vidéo interne de promotion du nouvel uniforme, le journaliste m’avait questionné avec insistance sur l’importance de l’uniforme. Pas évident d’y répondre.  Je ne suis pas sociologue. Toutefois j’avais pu argumenter que cela renforce l’esprit de corps dans une entreprise, et cela donne une visibilité également, dans un environnement chamarré. Enfin, cela donne aussi un lustre et un prestige. Il peut y avoir attachement à l’uniforme. Trois arguments qui au fond, pourraient s’appliquer à l’École, au Collège, et au Lycée.

En uniforme, on pourrait reconnaitre un élève instantanément. Se dire qu’il s’y rend, ou la quitte, bref qu’il est dans le temps scolaire.

En uniforme, on pourrait reconnaitre aussi, et peut-être, le niveau scolaire. Ici un primaire, là un collège.

En uniforme, on pourrait gommer les différences culturelles et financières… je vous laisse disserter vous-même sur cet axe de réflexion.

Allons plus loin pour rigoler. Et si chaque région, ou département choisissait son uniforme ? Ne pourrait-on pas s’amuser de voir les collégiens de Bretagne avec des couleurs différentes de celles du Var ? Les Français rêvent de référendums locaux. En voilà un d’excellent niveau. Autrement, ne pourrait-on pas mettre un galon spécial ou une babiole sur la poitrine du chef de classe ? Mais là, je m’éloigne terriblement.

Soyons terriblement terre à terre. Cet uniforme, il en faudra quatre, été et hiver, garçon et fille. Ces dernières seront-elles astreintes à la jupe et au collant blanc ? J’en doute un peu. Les filles ont le droit au pantalon. Au moins, c’est plus simple. Tout le monde en pantalon et bermuda l’été ? Et le haut ? Je ne suis pas sûr que la chemise à repasser remporte les suffrages des parents. Un t-shirt pour tout le monde associé à un pull l’hiver ? Un polo toute l’année, déclinée en manches longues et en manches courtes ? Voilà une idée intéressante. Le pull serait-il col V ou col rond ?

Puis, les couleurs ? Je crois que le bleu va être dans tous les esprits. En France, nous avons un bleu nuit tellement profond qu’on dirait du noir, il est utilisé pour l’uniforme de l’Académie Française. Il s’agit du bleu national. Il aurait toute sa logique. Les anglais associent volontiers un bas gris et un haut bleu. Ferait-on pareil ? Ou alors, nous, on pourrait avoir un bas bleu horizon et un haut bleu national. Camaïeu de bleus intéressant.

Si on osait un peu… si on osait être français. On pourrait avoir un bas bleu, un polo blanc et un pull rouge vermillon… Ah voilà qui aurait une franche allure. Un panache avec force dignité. Mais alors je rêve à cent miles et qui est d’ailleurs l’uniforme à Monaco. Car quand je vois l’uniforme blafard qu’a sélectionné la SNCF, je me dis que c’est pas demain la veille qu’on aura quelque chose d’élégant ici pour habiller nos bambins. Je pense même qu’on serait capable de choisir un uniforme noir…

L’émission par l’État d’une norme de couleur permettrait aux fabricants de caler leurs productions et de décliner les matières, c’est certain. Mettons que le drap bleu national soit sélectionné, avec le Pantone associé. Les parents pourraient sélectionner chez Décathlon, Carrefour, Petit Bateau, Saint James ou Les Galeries Lafayette les pantalons de leur choix. Encore faudrait-il édicter une norme de coupe, pour ne pas se retrouver à faire de la police du vêtement comme dernièrement. Mais disons que les filles au collège et au lycée pourraient choisir trois styles de pantalons : legging, coupe droite, coupe ample ? A minima pour éviter les histoires. Les garçons se contenteraient-ils d’une coupe eux ?

En haut, l’avantage d’avoir des mailles (polo et pull) est la relative élasticité des jerseys, qui très facilement peuvent être unisexes, d’où une économie d’échelle. Reste à savoir s’il sera possible d’acheter là le modèle en matière naturelle ou ici en matière artificielle. Il y a fort à parier que ces dernières, de nettoyage et de séchage plus simples, remporteront les faveurs. Sans parler de coûts d’achats plus faibles.

En allant au bout de la réflexion, il est probable que la netteté du style BCBG que je décline soit rejetée, pour un style franchement sport, jogging en bas, sweat en haut. Les français aiment ce qui fait moderne. Le pantalon à pli et le polo repassé, ça va effrayer.

Une question serait intéressante à poser également. L’uniforme à l’école ferait-il baisser les ventes de vêtements pour enfants ? A part week-end et vacances, il n’y aura plus de besoin de vêtement de tous les jours, remplacés par un uniforme, certes qu’il faudrait avoir en plusieurs exemplaires, mais loin du volume que l’on peut entasser. L’uniforme serait-il alors écologique ?

Au pays de la Mode, il sera difficile de trouver l’unanimité et le consensus sur ce sujet. Chacun y mettra son grain de sel, et Jean-Charles de Castelbajac ou Ines de la Fressange seront ravis de dessiner des uniformes, que certains jugeront géniaux ou ringards. Pour les quelques fabricants français encore survivants, cela serait aussi l’occasion d’une formidable mise en avant de leurs compétences. Un made-in-France infinitésimale mais logiquement preneur d’un tel mouvement.

A l’heure où les anglais posent la question de la fin de l’uniforme, nous posons ici la question inverse. Et plus le temps passe, plus cette question apparait tranchante. Une question de survie de l’esprit républicain et de son école ? Les hussards noirs ont fait l’école de la République, avec pour mission de donner une instruction obligatoire, gratuite et laïque, l’uniforme aiderait-il à en pérenniser l’esprit?

Belle semaine, Julien Scavini

Ce qu’ils ne voient pas

Il y a fort longtemps, sans toutefois que j’ai connu cette époque, un client qui venait chez un tailleur faisait confiance à celui-ci pour les mesures. Le tailleur, en tant que professionnel, savait calculer l’aisance juste, au niveau du ventre, et surtout de la poitrine et des épaules. Et cette aisance était… avec de l’aisance justement. Une veste des années 50 ou 80 n’était pas démesurément près du corps. Elle avait une vraie aisance.

Il est probable toutefois que des clients devaient ergoter sur cette notion. Mais le débat devait être vite clôturé par un simple fait. En mesure traditionnelle (aussi appelée Grande Mesure), les essayages nombreux et la veste se construisant petit à petit forcent le respect. Le client perçoit le labeur et la difficulté du tailleur. Il est un partenaire. Certes silencieux, mais il est « dans le même bateau », passez moi l’expression. Au cours des essayages de Grande Mesure qui se sont déroulés dans mes locaux, j’ai pu apercevoir cela. Il y a des discussions parfois sur la largeur des épaules ou la justesse d’une longueur. Mais presque jamais sur l’aisance.

Le monde moderne ayant inventé le concept de petite-mesure, ou demi-mesure, soit un vêtement fabriqué intégralement et à distance, ces essayages intermédiaires n’existent plus. Dès lors, le client découvre le vêtement à la fin. Toutefois, et pour éviter tout débat, un gabarit est essayé sur le client à la commande. Cela pour percevoir les pentes d’épaules, attitudes et particularités physiques. Et aussi pointer du doigt la forme générale et l’aisance particulière. Le client peut réagir et parler. « L’aisance me va. Ou elle ne me va pas. »

Et c’est précisément là que le tailleur contemporain en perd son latin. Car il n’y a plus beaucoup de notion d’aisance normale. Il existe une courte majorité qui est dans l’intemporel, ni trop ni pas assez. Une petite minorité qui aime plus d’aisance, façon années 90 (les messieurs âgés, ou les jeunes qui voient que la mode actuelle est super ample). Et enfin une foule qui aime que le costume soit une combinaison de plongée. Comme Jordan Bardella ou Christophe Castaner.

Et c’est justement eux… qui ne voient pas. 

Cas récent. Mesure du tour de poitrine 104cm. Le jeune homme était fort athlétique. Donc 104 divisé par 2, cela donne la talle française 52. Voilà une vérité sans débat. Mais il a détesté la 52, qui pourtant n’était pas si mal, à la poitrine, bien qu’un peu large au ventre et un peu longue. Mais cela se travail. Ce qui compte, c’est que la veste soit belle à la poitrine.

Il m’a répondu, « moi je prends du 48 d’habitude. » Dont acte, je lui passe. Le résultat était épouvantable, car la poitrine explosait de partout. Je refuse ce gabarit et passe sur la 50. Qui était un peu serrée, et dont on voyait que c’était sujet à problèmes, les épaules n’arrivant pas à trouver leur place, entre autres (plis de col derrière, cassure au niveau des revers sur la poitrine, etc.). Mais le client aimait.

C’est toute l’idée de mon titre. En prêt-à-porter, ce client aurait pris la 48, avec ces défauts. Pour se sentir à l’aise, c’est à dire… sans aisance. Avec une veste étriquée. Sans voir les monstrueuses complications que cela provoque. Moi en tant que professionnel, je ne peux pas livrer un tel travail. Je suis obligé de tabler sur quelque chose qui tombe bien. C’est le plus important. Et pourtant, cela ne semble pas toujours être un paradigme.

Dit-on au boulanger comment faire sa patte ou cuire son pain? Il y a débat, palabre, bref perte de temps sur un sujet que moi seul devrait trancher. Mais je ne le peux pas, je ne le dois pas. Je dois faire plaisir, et d’ailleurs c’est bien mon plaisir.

Vous allez me dire, pourquoi ne pas faire une veste qui tombe mal en étant serrée. Le client serait ravi. Et bien pas si facile à dire. Car le prix entraine une exigence. Et alors que l’œil parait peu affuté pour percevoir les défauts de la veste de prêt-à-porter, il devient alors suspicieux envers le tailleur. Le tailleur marche sur des oeufs. Il doit proposer la même aisance « sans aisance » que dans un certain prêt-à-porter sous-taillé. Mais il doit comme par magie faire une merveille. Délicat.

Autre anecdote amusante. Cet été un jeune homme essayait son costume de mariage. Il révéla à la dernière minute être profondément « choqué » (il a utilisé ce verbe oui, rien que ça), par la largeur du bas de ses manches… Bas de manche qui sont maintenant si étroit qu’il est impossible d’avoir des poignets de chemise à boutons de manchette sans que cela coince. Il faut bien le dire, une veste des années 90, c’était tellement le largeur en bas de manche. Un super confort. Maintenant, les manches sont plus effilées. Ce jeune homme n’avait jamais du voir une veste en fait de sa vie, et pensait probablement que le bas de manche devait serrer comme… un pull. Au fond, cela a une logique. Sauf que le comportement du tissu n’est pas le même. Plus on serre, plus on crée des problèmes. Nous lui avons serré ses bas de manche…

Un grand homme du textile maintenant à la retraite me l’avait dit au détour d’une visite d’usine… « Tous les problèmes sont apparus depuis que l’on a fait du slim. » Les pantalons ne cessent de faire des plis, derrières les cuisses quand c’est pas devant ou au niveau des genoux. Les vestes ne cessent de tirailler ou bien de bailler. Car le tissu ne trouve pas sa place, il a du mal à bien tomber. D’autant que la finesse des étoffes n’arrange rien… Enfin bref.

Le tailleur au XXIème siècle doit faire des merveilles. Il doit comprendre par mille méthodes quelle est l’aisance imaginaire du client. Et changer sa méthode de travail pour chacun. L’individualisation à l’œuvre en quelque sorte. Là où auparavant, le tailleur essayait d’appliquer la même méthode malgré des physiques différents.

Belle bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écoute le poème symphonique… pardon la symphonie n°7 de Sibelius, par Paavo Järvi. Il faut que je prenne mes places pour la Maison de la Radio. Intégrale Sibelius en trois soirs en avril prochain je crois… avis aux amateurs !

Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Lorsque j’avais eu le malheur de moquer très succinctement François Hollande sur ses costumes, je m’étais fait tomber dessus dans les commentaires. Cela m’avait appris. Au fond, il est plus intéressant d’évoquer ce qui est bien fait. Et comme je sais les lecteurs de cet humble blog passionnés par les biographies sartoriales, je vais consacrer le billet de ce soir à un homme politique qui s’habille bien. Avec précision et délicatesse. Monsieur Bruno Le Maire.

C’est au cours de mes études, quelque part vers 2006, que j’ai entendu parler pour la première fois de l’homme, à l’époque dans l’équipe de Dominique de Villepin. Il fait ses armes à la fin d’un ère, celle de Chirac. La mode, car c’est ce qui nous intéresse ici, est encore marquée de cette petite touche années 90. Les cycles sont lents. Les coupes sont encore confortables, un peu de largesse à la poitrine et aux épaules. La veste se porte encore trois boutons et un peu longue. Les tissus ne sont pas toujours agréables à observer. Quand à la cravate club, elle est partout, mais pas souvent très belle. A partir de quelques clichés trouvés ça et là, et comparativement au personnel politique de l’époque, il n’y a pas grand chose à relever. Du moins, aucune horreur. De bon ton :

De bon ton d’ailleurs est cet ensemble sport des débuts en politique. Veste en tweed discret et léger, chino beige, souliers marron, chemise bleu ciel. Il n’y a rien à redire :

Si le personnel diplomatique (son corps d’origine) et les sortants de l’ENA cultivent un certain conformisme vestimentaire, il n’est pas toujours élégant. De ma petite expérience, il est parfois même pataud. Comme cet ancien ambassadeur souvent sur LCI, associant veste en gros tweed et chemise blanche à col cut-away, cravate en grenadine à gros pois. Il y a probablement par le diplôme et les fonctions une qualité d’interprétation de l’élégance « à la française », mais elle ne me convainc pas toujours. Au moins ce que nous voyons ci-dessous est sobre mais parfaitement exécuté. Un style qui ne cherche pas à faire trop. Ou à se donner du genre, la pire des possibilités.

S’il fallait d’ailleurs conseiller à un débutant quelle veste acheter, celle-ci pourrait être conseillée.

Après avoir été secrétaire d’État aux Affaires européennes, c’est en devenant Ministre en 2009 qu’il apparait au grand jour. A l’agriculture. Si ce portefeuille, ultra technique, demandait bien un technocrate affuté et connaisseur des rouages européens (en plus il parle allemand!), je n’étais pas tout à fait sûr à l’époque de le voir là. A tâter le cul des vaches. Lui, le natif de Neuilly-sur-Seine, ayant passé son bac dans le 16ème arrondissement. Qu’importe, je m’amuse… Revenons à nos moutons. L’ère Chirac est bien terminée maintenant. C’est Nicolas Sarkozy qui est au commande. Le Maire pensait un peu avant que les Français [allaient] oublier Sarkozy, « comme une ancienne maîtresse ». Il est tombé à côté. Je m’amuse encore décidément.

Bruno Le Maire fait doucement évoluer son style. Exit les cravates à motif. L’uni sobre arrive, à la suite d’un Nicolas Sarkozy qui va faire une marque de fabrique du costume bleu marine et cravate ton sur ton. Monsieur Le Maire hésite un peu sur la voie à prendre. Non, la cravate bleutée n’est pas terrible :

Remarquons Monsieur Barnier qui ose encore la cravate colorée. En 2010, en tant que Ministre, Monsieur Le Maire accompagne l’ancien Président au salon de la Porte de Versailles. Et non, la cravate argent, c’est encore moins bien :

Doucement, le monochrome s’installe dans le vestiaire politique français. Le costume passe au bleu marine exclusif et la cravate suit le mouvement. L’année d’après, en 2011, au même salon, Bruno Le Maire sait mieux faire. Même Jacques Chirac s’est un peu relooké. Mais regardez l’extraordinaire cravate du Président. Nœud très pincé, goutte d’eau, opulence du tombant. Mais quelle merveille :

Sur la photo ci-dessous, une chose doit être remarquée concernant Bruno Le Maire. La netteté du costume et le chatoyant de la laine. Là, il y a un sujet. Il y a LE sujet.

A savoir que Bruno Le Maire sait ce qu’est un bon costume. C’est peut-être le seul actuellement au gouvernement. Costume italien. C’est sûr. Netteté de l’épaule. Bombé maitrisé de la tête de manche. Perfection et symétrie de l’encoche des revers. Souplesse du montage, qui se « sent ». Légère vibrance des surpiqure induisant une veste entoilée et un tissu au moins super 150’s. Admirons :

Une rayure moderne somptueuse et finement cousue.

Et comme vous pouvez le voir, toujours ce monochrome assez élégant. Assez français aussi. Le personnel politique américain, anglais et allemand ne sait pas faire ainsi. Il y aurait peut-être à creuser pour un prochain article ici. Ci-dessous, ce portrait en pied est très fin. S’il n’était pas Ministre, il pourrait se permettre une pochette blanche. Lorsqu’il sera vieux et au Conseil Constitutionnel, peut-être l’osera-t-il? Ses souliers savent ce qu’est un embauchoir.

Qui est son fournisseur? Il y en a peut-être deux, observant de légères variances entre les costumes. Je dirais qu’il y a Corneliani. Mais il y a peut être du fait-main plus délicat encore, que je sens parfois à observer les boutonnières. Comme Brioni. Ou Zegna?

Mais il va falloir s’arrêter là. Car nous sommes en France. Et un Ministre qui s’habille, c’est très suspect. Le simple fait d’éveiller l’attention sur ce fait pourrait coûter cher à Bruno Le Maire. Si cela se savait… Je me souviendrais toujours de cet ancien client, qui me racontait qu’en route vers sa circonscription, il faisait arrêter son chauffeur sur le bord de la route, pour troquer John Lobb et pardessus de cachemire contre godasses usées et parka moyenne. Attention à ne pas faire trop beau, trop fin, cela rend jaloux.

Bruno Le Maire l’a très bien compris. Il s’habille de la plus exquise des manières, avec les plus beaux costumes, mais fait bien attention à les choisir, dans un répertoire des plus discrets. Invisible à l’œil non averti. Comme disait Yves Saint Laurent, un bon vêtement est un passeport pour le bonheur. Un bonheur feutré en ce qui le concerne.

Belle semaine, Julien Scavini

Cette semaine, j’ai écouté pour écrire cet article, Une Symphonie alpestre, op. 64, de Richard Strauss, par Bernard Haitink. Une luxuriante hauteur !

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Pour remonter dans le temps, deux articles intéressants à sortir de l’oubli :

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-renaud-camus-versus-madame-pappalardo-75196953.html

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-villepinistes-et-sarkozystes-47514403.html

L’invention du revers en bas du pantalon

Si les gaulois ont inventé les braies, il fallut tout de même attendre longtemps avant que le pantalon ne fasse vraiment son apparition dans la garde-robe masculine. C’est aux alentours de 1800 que celui-ci fait son entrée. Mais il faut encore attendre un peu pour qu’il devienne un habit élégant et reconnu. En France, c’est sous Napoléon III (Président puis Empereur de 1848 à 1870) que la culotte et les bas de soie cèdent la place au pantalon sur les portraits officiels. J’avais remarqué qu’aux Etats-Unis, c’est sous l’ère de James Monroe (Président entre 1817 et 1825) que le même mouvement intervient. Pays aimant la praticité, il est normal que la pantalon y trouva un écho rapide et favorable.

Sous l’ère victorienne, le pantalon connait diverses formes, étroit puis large, plié par les côtés puis pliés sur l’avant comme aujourd’hui. C’est à son fils, le roi Édouard VII (entre 1901 et 1910) que l’on doit l’invention du revers. Si les vêtements trouvent souvent leurs origines dans des fables diverses, le fait est ici attesté. L’historien Farid Chenoune dans son livre Des Modes Et Des Hommes estime que c’est en 1909 au derby d’Epsom que le royal personnage, précurseur des modes, se présenta avec un retroussis en bas de son pantalon. Le sol était boueux et c’était ainsi une manière de s’en prémunir. Comme on peut l’apercevoir sur cette gravure reproduite en première page d’une gazette. Voilà assurément un document d’une immense valeur sartoriale :

L’idée fit florès et la bonne société adopta pour les pantalons de campagne cet usage. Naquit alors chez les Anglais cette dichotomie : pantalon de ville avec un ourlet simple et pantalon de campagne avec un revers. Preuve en est : son fil, alors le roi George V (entre 1910 et 1936), très rigoriste en tout, fit un jour à Buckingham la réflexion suivante à un visiteur : « mon palais est-il si humide que vous deviez porter des revers ? » C’est pour cela par exemple que les pantalons des tenues habillées n’ont jamais de revers, comme le smoking, la queue-de-pie ou la jaquette.

Il faut toutefois remarquer que sur le continent, l’usage est presque inverse. Il est en effet considéré que le revers sied bien aux pantalons de ville, qu’il fait habillé, qu’il termine élégamment un beau costume et tombe bien sur le soulier. C’est une question de philosophie presque. Pour les Italiens, il est inconcevable qu’un beau pantalon n’ait pas de revers!

Avec le temps cependant, il est difficile de tirer une règle claire. Chacun fait comme il l’entend, suivant l’humeur du jour et l’âge du capitaine. Par exemple, Barack Obama ou Donald Trump alternaient pantalons à revers ou sans. Emmanuel Macron n’en a jamais, ce qui est probablement mieux, car ses coupes de pantalons sont étroites. Ci-dessous un élégant portrait d’un élégant, Enoch Powell :

Les messieurs d’un certain âge en général aiment les revers. J’ai tendance à croire que les très classiques ayant toujours fréquentés le tailleur font 4cm. Que ceux ayant apprécié la mode des années 80 penchent plutôt pour 3cm de haut, un brin chiche. Mais lorsqu’ils veulent faire jeune, souvent poussés par madame, ils veulent un ourlet simple. A l’inverse chez les jeunes, le revers de 4 à 5cm de haut, associé à un pantalon très étroit et plutôt court plait énormément. L’influence bénéfique d’Instagram et de l’humeur transalpine! J’ai occasionnellement fait 6cm. C’est beaucoup. Je note par ailleurs depuis quelques temps une envie chez les jeunes clients pour les pantalons plus larges. L’ère du slim touche bientôt à sa fin. Enfin, le chino de coton qui normalement se porte simplement avec un ourlet, est très apprécié ces temps-ci, non avec un revers bien construit, mais avec un retroussis qui dévoile à la fois les chevilles et l’envers coloré des coutures.

Je note enfin qu’une quantité astronomique de clients, lors de l’essayage, à la question  » ourlet invisible ou revers?  » ne savent pas quoi répondre, car ils n’ont jamais entendu parler d’un revers… Ils ne voient tout simplement pas de quoi il s’agit. Les cheveux se dressent sur ma tête !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écouté le concerto pour violon de Tchaikovsky par Yehydi Menuhin et Ferenc Fricsay. Sans grande passion toutefois. Le concerto pour piano est plus enthousiasmant.

Il y a polo, et polo.

L’été est arrivé. Après de longs mois de fraicheurs, enfin un soleil chaleureux. Les manches courtes peuvent ressortir du placard. Le vêtement phare de cette saison, du moins dans les instants de décontraction, c’est le polo. Ce petit haut inventé pour la pratique du tennis et réalisé dans un piqué de coton est depuis longtemps passé au rang d’icône du style masculin. Il est même un signifiant social depuis que les marques y ont collé un logo, à la fois petit et discret, mais fort voyant et reconnaissable.

Question amusante : qui brode ce mouton de la toison d’or sur ses polos ? :

Il existe deux manières de confectionner un polo. Le coupé-cousu. Le tricoté. Parlons-en rapidement.

La première méthode est celle qui est la plus répandue. Le coupé-cousu. Nous avons presque tous un polo ainsi réalisé, par Lacoste ou Ralph Lauren, Gant ou Jules, La Martina ou Hugo Boss. Pour réaliser ces polos bien connus, il faut d’abord acheter du tissu au mètre, se présentant en rouleaux. Ce jersey petit piqué est coupé à plat, avec des ciseaux ou un banc numérique, puis ensuite, les parties sont cousues ensemble par un opérateur derrière une machine à coudre. Les opérations sont très similaires à celles d’une chemise. Un corps avec sa patte boutonnée, deux manches, un petit col en bord côté, généralement tricoté à part, avec le même fil que le tissu principal. D’où le terme coupé-cousu. (Ci-dessus ).

La seconde méthode est moins répandue. Le tricoté. Dans cette technique, les pelotes de fils font entrer en tricotage et le vêtement va être créé en forme, comme une grand-mère tricoterait un pull. Aussi appelé « fully-fashionned », cette technique va donner naissance à un tricot en forme de polo. Si le fil était épais et moelleux, on aurait une surchemise presque. Mais avec un fil de jauge fine, on obtient un vêtement léger, un polo de grande finesse. Les opérations de tricotages donnent un vêtement nativement en trois dimensions. (Ci-dessous):

Il me semble que le polo historique est plutôt réalisé en coupé-cousu, du moins sur les photos que j’ai pu voir de M. Lacoste. Je ne saurais le jurer.

La première méthode s’apparente à l’art de la chemise. La seconde méthode s’apparente à l’art du tricotage.

La première méthode est plus rapide et plus économique. C’est pourquoi elle est plus répandue. La seconde méthode est plus complexe et fait appel à des machines de haute technologie. C’est pourquoi elle est plus rare.

La première méthode donne des polos robustes et endurants. Capables de supporter la pratique des sports et des lavages intensifs. (Tout en se délavant et en perdant de la netteté). La seconde méthode donne des polos légers, souples comme une caresse sur la peau. Capables d’être soyeux et redoutablement élégants. Chez Bompard, ils appellent cela le polo ultra-fin. (Tout en étant moins soumis à des cycles de lavages rudes).

De fait, comme évoqué dans mon titre, il y a polo & polo. Les deux sont assez semblables en forme. Mais dans la réalité, ce n’est pas la même chose. Le polo en jersey coupé et cousu est bien plus répandu. Il a pour lui un aspect décontracté, d’autant plus que son col généralement sans grande forme fait un peu ce qu’il veut. Le polo en maille tricotée est peu répandu. Il a pour lui un aspect bien plus habillé, plus urbain, avec un tomber plus fluide, plus gracieux, renforcé par un col qui généralement place bien autour du cou.

Généralement, le polo tricoté n’a pas de logo. Son élégance sobre se suffit à elle-même. C’est pourquoi il est sélectionné par les marques haut de gamme, comme Dunhill ou Smedley. Il est plus élégant sous une veste d’ailleurs, car il y a une relation esthétique entre les deux je dirais. Simon Crompton semble ne jurer que par le polo en maille l’été :

L’idée du blog de ce soir n’était pas de trancher forcément. Il n’y en a pas un mieux que l’autre. Il y a juste deux approches, qu’il est intéressant d’avoir en tête. Pour mieux choisir. Reste que le polo en maille est généralement proposé autour de 200 euros. Cela en fait donc un luxe.

Belle semaine et bonne soirée. Julien Scavini

Ce soir, j’ai écouté (plusieurs fois) pour écrire ce billet, la symphonie numéro de 7 de Sibelius, mon compositeur préféré peut-être. D’une poésie à couper le souffle.

Monsieur Erdoğan

Les turcs sont appelés aux urnes pour élire leur Président. Le résultat n’est pas tombé hier, un second tour aura lieu. L’occasion de se pencher sur le sortant. Recep Tayyip Erdoğan est un homme élégant. Voilà bien un angle rare pour parler du Président de la République de Turquie. Il est plus souvent question dans nos médias de son discours conservateur, teinté de religiosité, et parfois anti-occident. Mais mon blog n’est pas là pour parler politique. Je m’amuserais que cet article soit perçu comme du poil à gratter.

On peut parler vêtement. Et c’est mon angle. L’homme de 69 ans est un équilibriste au goût esthétique plutôt très sûr. Rien que sa moustache le prouve. Qui a déjà tenté l’expérience sait qu’il faut de la patience pour entretenir cette petite subtilité capillaire.

Monsieur Erdoğan sait bien s’habiller, ce qui est fort rare chez les politiques, dans le monde. De prime abord, on pourrait peut-être penser à une garde robe un peu orientale. Que les iraniens savent manier, à mi chemin entre tradition européenne et formes à l’indienne. Mais le Président turc s’habille à l’occidentale. Résolument.

En 1994, il est élu maire d’Istanbul sur la base d’un programme de lutte contre la corruption. Il est acclamé pour ses efforts visant à remédier aux pénuries d’eau, à la pollution et au chaos de la circulation. Il porte alors fièrement les vestes croisées et le blazer croisé à boutons dorés. Quant à cette chemise à carreaux, très sport, portée avec le blazer, elle est intéressante et dénote déjà, un grand sens de l’esthétique anglaise.

Il préfère maintenant la veste deux boutons, permettant de mieux mettre en valeur ses cravates, qui sont forts nombreuses, et forts bien choisies malgré quelques curiosités parfois ! Souvent à micro-motifs, parfois club ou paisley, de couleurs froides ou chaudes, voilà une variété à faire pâlir. Un florilège trouvé en quelques instants sur google, dont le seul bémol serait peut-être les nœuds, souvent un peu gros :

Lorsqu’il porte un manteau, il est long et l’écharpe est parfaitement placée. La photo avec Donald Trump pouvant, j’en ai bien conscience, faire bouillir l’eau bénite, je mets également une photo avec le Président ukrainien, pour rééquilibrer mon karma :

En veste sport à carreaux et chemise à col boutonné, il montre par ailleurs un savoir-faire même dans ce registre moins facile. Il en fait même une marque de fabrique. Ses vestes à carreaux sont même copiés par des édiles turques avides de faire du genre, comme le Président. Voir cet article. Ou cet autre article. Ses vestes sont élégantes. Un peu vieux style, mais c’est un style. Depuis Jacques Chirac, je crois qu’aucun Président ici n’a montré savoir ce qu’est une veste sport. Une variété tout à fait singulière dans le monde stylistique moderne.

Mention spéciale pour cet accord, correct du point de vue des canons masculins, mais osé :

Côté costume, il ose les rayures, parfois franches, mais jamais criardes. Il ne se contente pas du col classique, ses vestes ont parfois de généreux revers en pointe. Il n’hésite pas à porter le gilet. Sélectionne des tissus chatoyants et parfois de la flanelle. Quelques vestes, jamais trop près du corps, présentent aussi une poche ticket. Un inventaire de (très) bon ton que le tailleur applaudit. Quelle variété n’est-ce pas ?

Alors évidemment, je crains d’ici, non des représailles, mais des railleries. Sur un blog repère de je ne sais quoi… Vais-je oser écrire sur Kim Jong-un et Bachar el-Assad ? Je ne suis pas là pour faire l’apologie d’un homme, d’un mouvement politique ou même d’un pays. Simplement pour faire remarquer. En l’occurrence, qu’il y a chez monsieur Erdoğan un sens de l’esthétique. Et qui plus est, un traditionalisme totalement en phase avec ce qu’ici, nous appelons le style anglais. Un traditionalisme que d’ailleurs ici nous tâchons de faire disparaitre. Une culture vestimentaire, la nôtre, qui est maintenant moquée, vilipendée. Dès lors, j’apprécie ce panorama général et particulier d’une penderie bien élégante et variée.

Mais d’ailleurs, les turcs en ont connu un autre qui fut (très) très élégant. C’était Atatürk :

Là dessus, je vous souhaite une belle semaine !

Julien Scavini

La tête de manche ronde et fuyante

La semaine dernière nous avons évoqué la manche montée avec une cigarette, donnant une tête de manche légèrement bombée et rembourrée. Un montage est une technique tailleur ancestrale, dont les variations ont pu être constatées à travers les époques, et suivant les lieux. Cette tête de manche bombée que les italiens appellent « con rollino » n’est pas plus italienne que française. Elle est transnationale.

Toutefois, il est intéressant de constater aussi qu’à travers les époques, ce « roulé bombé » n’a pas toujours été recherché. J’ai évoqué la semaine dernière le XIXème siècle comme instant d’apparition de cette légère structure. Sous l’Ancien Régime, les habits n’étaient pas encore coupés avec l’aisance que les anglais vont codifier ensuite.

L’habit de tradition aristocratique, qu’il soit taillé à Paris par des tailleurs français ou d’origine italienne, est un justaucorps étriqué. Un collant qui moule l’homme. Pour trouver l’aisance dans les mouvements, les patronages adoptent des coupes tout à fait baroques, comme des manches très coudées ou des emmanchures cisaillant le dessous de bras. Le corps de l’homme est littéralement ventousé dans un habit d’Ancien Régime. On se demande comment y rentrer, mais une fois dedans, c’est comme une combinaison.

Cet habit ne présente absolument aucun relief à l’épaule. L’épaule n’est pas rembourrée d’ailleurs. Et la manche file avec rondeur, comme vous pouvez l’observer sur ce portrait de Louis le XVIème.

Et pour prolonger un peu cette plongée picturale et historique dans les épaules plongeantes, observons ces tableaux de Thomas Gainsborough. Oh merveilles !

Observons aussi cet habit passé en vente aux enchères. Splendeur du montage à épaules emboitées, étroites et rondes :

J’ai eu la chance il y a quelques années de voir un habit qu’un client m’avait demandé de restaurer, d’époque Charles X. L’épaule était montée en couture ouverte. Autrement appelée épaule ronde. La laine était tissée très densément à l’époque. Elle était peu élastique. Alors, pour laisser un peu d’aisance au bras, il ne fallait pas trop lisser les lignes. Il fallait ménager un peu d’aisance. C’est ce que l’on voit sur cette redingote de Napoléon exposée à Malmaison. Il y a présence de fronces :

Au XIXème siècle, on n’aimait plus ces fronces. On pensait qu’elles étaient le signe des mauvais tailleurs certainement. C’est pourquoi la cigarette fut inventée. Pour venir, par l’intérieur, pousser l’étoffe et la tendre.

Ces fronces, les tailleurs vont par tous les moyens essayer de les éradiquer au XIXème siècle. Observons ce portrait du Prince Consort du Royaume-Uni, Albert mari de la Reine Victoria. L’épaule est à peine bombée. Et la tête de manche est maintenant un peu plus nette, plus contemporaine.

Nous sommes encore dans une époque qui n’aime pas les fronces en tête de manche. Pour la plupart de mes clients, les dames en particulier qui observent tout, une fronce sur une manche, c’est signe de mauvais montage. Cela ne fut pas toujours le cas. Et puis en Italie, la fronce est même devenue une caractéristique de goût.

Quelle différence maintenant entre une tête de manche ronde, à couture ouverte, modèle ancestral, et une tête de manche dite napolitaine ? On devrait plutôt l’appeler « spalla camicia », car au fond, pourquoi napolitaine ? Les italiens de diverses villes s’enorgueillissent de faire cette épaule, avec ou sans fronce. Comme une chemise donc.

Dans ce montage, la couture de tête de manche n’est plus ouverte. Elle est carrément renversée vers l’épaule, couchée vers l’intérieur. Parceque c’est assez technique et difficile à faire, elle ne se répand pas plus que ça. Il faut trouver des moyens techniques pour faire tenir ce montage en place. Je ne rentrerai pas dans les détails, mais là où l’épaule ronde est maitrisable, l’épaule napolitaine demande un petit savoir faire.

Ensuite, ce montage est permis par la relative finesse des tissus d’aujourd’hui. Allez essayer de coucher un lainage lourd et raide, ce n’est pas facile. Lorsque le tissu est un peu épais comme du Harris Tweed, la couture napolitaine crée de l’épaisseur. Une épaisseur qu’il faut écraser durement pour garder l’épaule bien nette. Cette épaisseur, si on l’inverse pour créer une manche à cigarette, c’est tellement plus logique.

Enfin bref, c’est un peu compliqué comme laïus. Retenons une chose. Historiquement, c’est plutôt l’épaule ronde, à couture ouverte, qui a les faveurs des élégants et des tailleurs. C’est le XIXème siècle, perfectionniste, qui a cherché à donner du galbe et de la netteté aux lignes, par la création de la cigarette, qui elle-même, suivant les époques, a pu être plus ou moins marquée. Enfin, à l’orée du XXIème siècle, ce montage si baroque à fronces, passage obligé d’un habit d’Ancien Régime refait surface. Et plait… La mode, éternel recommencement ?

Voici pour finir un petit comparatif trouvé sur google : épaule à cigarette (bombée), épaule ronde à couture ouverte (plate), épaule napolitaine à couture couchée (en creux). Faite votre choix :

Belle et bonne semaine, Julien Scavini.

Cette semaine, c’était Radu Lupu que j’écoutais, dans le Concerto pour piano no 1 de Brahms…

La tête de manche bombée, à cigarette

Grâce à (ou à cause de) la profusion d’informations disponible principalement sur internet, le passionné se perd parfois un peu. Youtube, instragram, les blogs, les forums, autant de sources, autant d’auteurs, autant de points de vue qui peuvent faire perdre le sens profond d’une information et même la transformer. Pour qui n’est pas très précis et super informé, il est parfois difficile de s’y retrouver dans le monde de l’information sartoriale en particulier. Combien de clients m’ont parlé d’une « émanchure » quand ils faisaient référence à une « emmanchure ».

Le point le plus notable concerne les épaules. S’il est normal que chaque tailleur manuel (dit de grande mesure) ait sa façon de monter une manche, il est anormal d’en tirer une règle ou une conclusion de portée générale. Vous n’imaginez pas les fables que l’on me présente lorsque, lors d’une prise de mesure, je questionne ce point de la veste.

Lorsque certains clients voient la tête de manche légèrement bombée, dit montage avec cigarette, ils reconnaissent cela en me disant, « c’est bien ce montage romain ? » D’autres, dans une confusion absolue croient qu’il s’agit de l’épaule napolitaine. D’autres me demandent si c’est plus italien comme façon de monter les manches. Ou est-ce que c’est français ainsi ? Je fais toujours un peu les yeux ronds.

Et puis il y a le padding. J’ai horreur de ce mot qui a été balancé à tord et à travers sur internet et qui ne veut plus rien dire du tout ! Le padding est une partie du sujet de l’épaule et de la manche, qui ne dissocie pas hélas l’épaulette, l’entoilage et la cigarette. Nous y reviendrons ultérieurement.

Donc, je crois important de repositionner les bases et de donner une (la?) référence. Commençons par les manches, et leur montage.

La seule méthode pour monter une manche, depuis au moins un siècle et demi, c’est le montage bombé avec un petit rembourrage. Ce rembourrage est appelé en France la cigarette. C’est ainsi que font tous les tailleurs, en Angleterre, en France, en Italie ou en Espagne. C’est ainsi que l’on monte une manche. On la coud sur le corps au niveau de l’emmanchure. Et pour que ce montage soit joli et pas gondolé ou froncé, on met un petit peu de feutre et de crin sous forme de la cigarette. Ce petit rembourrage rend la tête de manche net.

Pourquoi fait-on ce petit bombé me direz-vous? Je viens de l’écrire. Pour rendre net le montage de la manche. Mais aussi pour donner un peu d’aisance. Car ce petit bombé, c’est en fait une réserve de tissu pour le cas où vous tendez le bras, où vous bougez. Le bombé donne un peu de « mou ». Toutefois, je tiens à nuancer immédiatement : c’était vrai lorsque les tissus étaient raides et denses. C’est bien moins vrai avec les tissus actuels, forts souples et tendres.

Ensuite, ce montage bombé peut présenter des spécificités locales ou historiques.

L’idée de structurer un peu la tête de manche pour la démarquer un peu de l’épaule apparait probablement vers 1800. C’est la découverte peu à peu du vêtement moderne d’essence britannique. Un vêtement mieux patronner, mieux régler sur le corps, qui suit des règles précises patronage.

La première itération spectaculaire de cette manche qui trouve un peu son autonomie sur le buste apparait juste après la Révolution Française. Un courant de mode spécial dandy dirons-nous. D’une extravagance forte. Ces « incroyables » font rembourrer leurs têtes de manches. Ils se donnent des airs avec leurs cols hauts et leurs manches en gigot. Cette esthétique va fortement influencer la mode masculine, et cela tout au long du XIXème siècle, qui voit des épaules grosses ça et là. Voyez cette gravure. Quelle décadence des épaules !

Toutefois, la norme reste une tête de manche raisonnable. Comme vous pouvez le voir ci-dessous à l’aide de photos de la fin du XIXème siècle. On voit bien ces manches à cigarette. Premier clichés, les frères Caillebotte, avec de jolies épaules tombantes (très peu épaulées) mais une tête de manche gentillement bombée :

On pourrait aussi voir le manteau (ou le paletot ?) d’Eugène Delacroix :

Spécificités historiques donc.

Et locales ensuite. C’est là que la magie contemporaine opère. Où des tailleurs italiens se targuent d’utiliser comme cigarette une feuille de cuir de chèvre, pour faire une tête de manche molle. A Paris, spécificité locale importante, les deux grands tailleurs indépendant de la place, Cifonelli et Camps de Luca forcent un peu cette cigarette, en modifiant le tracé de la tête de manche. Sur cette photo de Lorenzo Cifonelli, on retrouve presque ces épaules des « incroyables ». Est-ce une sorte de tradition française de forcer un peu ce trait ? Voilà une bonne question de thèse de recherche.

Fondamentalement, c’est toujours une épaule cigarette. Mais c’est un savoir poussé à l’extrême, presque une démonstration de « know-how » comme disent les anglais. Voyons par exemple chez Henry Poole à Londres. La cigarette est là. Moins marquée, plus classique :

Et chez Liverano & Liverano ? Voyons sur Simon Crompton. Elle est présente aussi cette petit cigarette :

A la fin de ce court exposé, une chose à retenir, monter une manche avec une petite bosse, c’est normal, c’est ainsi que l’on fait chez les tailleurs. Et ce n’est pas parce que certains blogueurs ont appelé ça « rollino » que ça veut forcément dire que c’est italien… !

La semaine prochaine, on voit ensemble la tête de manche sans cigarette. (Ou presque.)

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Pour écrire cet article, j’ai écouté de Rimsky Korsakov, son Scheherazade par Leopold Stokowski avec le LSO.

Mon avis sur (De) Fursac

On me demande fréquemment ce que je pense de la marque De Fursac, qui il faut le reconnaitre, est depuis bien longtemps ancrée dans le paysage stylistique français. La marque est ancienne. Les anciens l’appellent encore « Monsieur de Fursac ». Le nom de la marque est tiré du nom d’une ville en fait, Saint-Etienne-de-Fursac, où furent installés les ateliers.

Je n’ai jamais su trop quoi penser de cette enseigne et je n’en disais donc rien. Je notais juste que beaucoup de clients se plaignaient de tissus trop fragiles aux pantalons. De mon côté, je leur rétorquais que précisément, les costumes se vendaient bien car ils étaient légers, souples. Et que cette réflexion au fond était un peu schizophrène. Déplorer les conséquences d’une cause appréciée, c’est un classique.

Je n’étais pas très sûr de savoir où positionner De Fursac. Style proche de celui de Dior, mais moins cher. Esthétique pas très loin de A.P.C. mais plus orientée costume et ville que cette dernière. Esprit relativement parisien. Prédominance du noir. Moi qui étais plus proche de l’élégance d’une maison comme Hackett, vantant la countrylife anglaise, je n’étais pas clients. Mais nombre d’amis dans les tours de La Défence aimaient De Fursac. Et surtout ses soldes, qui furent longtemps très attractives.

Un jour, je demandais à un grand industriel français du textile son avis sur De Fursac. Devant ma moue interrogative, il fut très clair et très net. « De Fursac, c’est LA référence du costume en France. C’est eux qui définissent le cahier des charges de référence, et créent le rapport produit-prix. C’est l’étalon du costume sur le marché national. Un costume De Fursac sortie des usines de France, c’était la Rolls de ce qui se faisait, en France, avant que la marque ne décide d’aller produire à l’Est de l’Europe ». Dont acte. Ci-dessous, visuels récents, au petit esprit Attrape moi si tu peux avec Léonardo DiCaprio :

Dès lors, je me mis à regarder avec plus de sérieux les vitrines de De Fursac, ainsi que ses campagnes de publicité. Quelqu’un de sérieux m’avait dit que c’était la référence. Alors soit, je le prenais au sérieux, et ne trouvais rien à redire à mes amis en De Fursac. Quand aux clients cités plus hauts, je continuais le même discours qu’avant. On aime ce qu’on achète et inversement.

Et puis voilà, la marque a été rachetée par SMCP, un gros groupe textile. Un nouveau directeur artistique est arrivé, Gauthier Borsarello jadis commentateur de mes humbles articles ici. Je ne pouvais que me dire, espérons qu’ils fassent bien les choses, ce n’est vraiment pas une industrie facile le textile. Même dans un secteur en croissance comme l’habillement masculin, ce n’est vraiment pas simple. Il faut tirer son épingle du jeu sur un marché national aux prix serrés, face à des acteurs internationaux très lourds (Hugo Boss, Suit Supply, Boggi éventuellement, etc…).Il faut avoir les bons codes, les bons réflexes de style.

Le fait est que les silhouettes proposées sont très élégantes  maintenant, et bien moins fades que par le passé. La maison surfe sur un léger revival des années 80 et 90 très à la mode et porté par un créateur jeune quadragénaire. Le catalogue présente des vêtements bien choisis (manteau long cet hiver, blouson dans de belles matières, col roulé à l’italienne, etc… Un petit mixte entre les parisiens A.P.C. , Husbands, Beige Habilleur, Dior, et les mastotodontes Ralph Lauren ou Gant. Les deux manteaux ci-dessus sont très beaux. Et ci-dessous : certes le mannequin au sourire froid d’humanoïde ne m’inspire pas. Mais les tenues sont très belles. Beaux mocassins, belles chemises aux cols généreux, cravates amusantes. Un peu esprit Wall Street 1990.

Surtout, ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est le nouveau positionnement tarifaire. J’ai vu au CNIT jeudi dernier une vitrine présentant un pantalon en coton blanc, net, au prix de 255 euros, avec des petits ajusteurs sur le côté. Voilà un produit avec une bonne marge. Donc, une marge permettant de vivre et de se développer, une marge rémunérant un groupe et ses travailleurs, en particulier les vendeurs dans les boutiques. Sur un marché national qui s’éteint de sa propre recherche du prix toujours plus bas, c’est un signe salutaire. Un produit vaut quelque chose.

Les jeunes marques digitales ayant érigé comme un dogme l’annihilation des intermédiaires, pour vendre au prix le plus « honnête » en direct d’usine, ont renchéri sur ce phénomène franco-français. Loro Piana avait fait une étude sur ses marchés tissus, et avait découvert qu’en France, c’était le pays où il était possible d’acheter un costume en tissu Loro Piana le moins cher au monde. C’est ahurissant.

Cette politique prix de Fursac (la marque a perdu son DE, à tord ou à raison… ?) m’est apparue heureuse. On ne crée pas une envie de marque, une image, un désir en donnant ses produits. Au contraire. « Qui trop embrasse mal étreint » ai-je lu quelque part. C’est assez vrai. En même temps, le consommateur n’a pas un portefeuille extensible et donc il y a une friction de marché. Je ne sais pas du tout où en est la maison Fursac. Elle a ouvert à Londres. Va ouvrir à New-York.

On peut lui souhaiter bonne chance je crois. Voilà une jolie enseigne qui propose de jolis produits. Dessinés à Paris. Soyons orgueilleux de notre patrimoine économique. Voilà mon avis en fait.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

J’ai écouté ce soir pour rédiger cet article, Les Nocturnes de Claude Debussy, par Pierre Boulez.

D’où vient le cran parisien         

C’est une question que l’on me pose assez souvent. Mais d’où vient le cran parisien? Pourquoi l’est-il d’ailleurs ? La première chose à faire est de caractériser cette forme de revers de veste.

Le cran parisien désigne la forme particulière que prend l’encoche séparant – ou liant – le revers de la veste et le col. Posons d’abord le référentiel, soit le cran normal, que les anglais appellent « notch lapel », formant une sorte de coin à presque 90°. Dans ce cran, la ligne d’anglaise (la couture liant revers et col, en rouge) est rectiligne et descendante. Le col lui épouse l’anglaise, puis s’en éloigne d’un coup, formant le cran ouvert. C’est la contre-anglaise, en vert.

Dans le cran pointu, une autre forme traditionnelle issue de l’École anglaise, la ligne d’anglaise se brise en deux. Elle est d’abord descendante, puis montante. Et le col épouse cette anglaise. Par couture d’abord, par simple jonction ensuite. Voyez ces schémas :

Le cran parisien se caractérise par une ligne d’anglaise brisée, descendante d’abord. Et moins descendante ensuite. Elle vient « taper » le bord du revers en formant un angle à 90° environ. Le col épouse l’anglaise, puis à l’instar du col normal, s’en éloigne. Mais s’en éloigne relativement peu.

De fait, l’ouverture du cran est légèrement plus fermée. Il existe quelques variantes, suivant les tailleurs, ou suivant que la veste est 2 ou 3 boutons. L’équilibre y est très subtil, entre dessin pur et lignes moches. La symétrie est très importante aussi. Et ce cran présente mieux s’il est un peu plus bas. Sur mon petit schéma ci-dessous, on pourrait penser que le canonique, à la Camps de Luca est ne n°2 et le Smalto, quelque chose entre les deux derniers :

Globalement, le cran parisien se caractérise donc par une ligne d’anglaise brisée et un cran peu ouvert, que les italiens appellent « bouche de loup » ou les anglais « bouche de grenouille ». Et je crois avoir entendu bien d’autres termes que j’ai oublié. D’une certaine manière, le col du polo-coat est une forme de cran parisien.

Toutefois, est-ce à Paris que l’on a inventé ce cran ? Certainement pas. Mais c’est à Paris qu’il est resté une forme de tradition, remise au goût du jour dans les années 60/70 par un certain Joseph Camps, qui eut un élève, Francesco Smalto. D’une certaine manière, tous les deux ont creusé le sillon de ce revers élégant. Qui n’était pas le revers des autres tailleurs avant et après. Evzeline, Cardin, Cifonelli n’utilisaient pas cette forme. Que vous n’avez pas vu sur Jean Gabin, ni Alain Delon, ni Philippe Noiret.

Les frères Grimbert chez Arnys avaient mis ce revers à l’honneur, mais cela uniquement sur la fin, après l’an 2000. Car avant, les vestes Arnys n’étaient pas ainsi coupées. Mais en revers anglais normal. La tradition infusait un peu et devenait distinctive. Marc Guyot est de ceux qui ont vu l’intérêt de cette ligne de revers et en ont fait un argument esthétique. Le tailleur japonnais Kenjiro Suzuki a aussi compris l’intérêt de cette ligne.

Quelques Présidents africains, le Roi du Maroc, et d’érudits industriels ont vu aussi là une griffe caractéristique, qui ne fait pas costume anglais. Admirez ci-dessous, Omar Bongo. Félix Tshisekedi. Macky Sall. Paul Biya. Patrick Drahi. Globalement, les états d’Afrique francophone sont plus enclins à aimer le cran parisien. Al Sissi en Egypte s’en fiche bien. Que de beaux costumes finement coupés n’est-ce pas :

Ce cran parisien est une marotte des tailleurs de la capitale française depuis les années 70 disons. Toutefois, on en trouve des traces auparavant. Et pas qu’en France. Aux États-Unis, il était une forme assez répandue en fait. Admirez ce portrait officiel de Richard Nixon :

De mon côté, j’en avais vu un dans Columbo, très ostentatoire, très opulent. En fait pour les tailleurs, il semble que cette forme est / était une sorte d’étude technique et esthétique, entre le cran classique et le cran en pointe. Une variante du cran en pointe en fait. Et encore avant les années 70, dans les années 1920, cette forme de revers était utilisée. Même assez caractéristique des années 20. Voyez Charly Chaplin et deux fois Rudolf Valentino :

Lorsque la télévision diffuse des images d’archives des années 20, je me mets à scruter très attentivement l’image, les personnages et les arrières plans. Non pas que j’y cherche un copain perdu de vu. Mais ces formes de revers justement. Ou de poches. Ou les épaules. Pour voir comment on faisait, quelle était l’esthétique exacte. Ainsi, je peux le dire à force d’expérience, le cran parisien ne l’est pas vraiment. Toutefois, reconnaissons qu’il est actuellement un trait distinctif des tailleurs de la capitale.

Je vous souhaite une belle et bonne semaine. Julien Scavini.

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Quelle musique ai-je écouté pour écrire cet article? L’Introduction et Allegro op 47 d’Elgar. Et plusieurs fois le Sospiro op 70, par Sir John Barbirolli.

Petit rajout suite à un commentaire avisé :

Grain de poudre

Le smoking s’attire toujours les faveurs des élégants. Il y a ceux qui sautent le pas pour le plaisir d’être parfaitement vêtu lors des soirées « black tie ». Et il y a ceux qui à l’occasion de leur mariage veulent une tenue remarquable et qui sort de l’ordinaire.

Les très rigoristes bien sûr vont ergoter sur l’ineptie du smoking porté en journée. Je ne peux pas leur donner tort. En même temps, de nos jours où tout est si moche, un beau smoking s’applaudit toujours. Même le jour. D’autant plus que beaucoup de mariés chez moi optent pour le smoking d’été, à veste écrue. Quelle merveille. L’allure de James Bond quand c’est bien fait.

Le tissu ancestral du smoking est logiquement le tissu de la queue-de-pie, son ancêtre. Pour rappel, la tenue composée de cette veste aux basques longues dans le dos, associée avec une chemise à col cassé, un pantalon du même tissu, un gilet en coton nid d’abeille et un papillon du même coton, cette tenue donc s’appelle un frac.

Pour couper queue-de-pie ou smoking, le tailleur propose à son client un tissu particulier que l’on appelle en France un grain de poudre. Définition :

GRAIN DE POUDRE, locution masculine. Tissu proche d’un granité alterné (natté irrégulier 2 à 1) fabriqué en laine peignée très fine ou en soie, d’aspect sec au grain poudreux.

Pour la faire plus compréhensible, le grain de poudre ne fait pas apparaitre le dessin habituel des twill (ou serge = légère trame diagonale) ou des toiles (légère trame de fils qui s’entrecroise orthogonalement). Le grain de poudre a une surface légèrement piquée, un petit peu comme le tissu qui recouvre des enceintes audio on pourrait dire. Voyez ces diverses images à échelles différentes :

Le grain de poudre, c’est le nom français. Dans les pays de langue anglaise, on dit barathea. Mais en France aussi on peut dire une barathea, ou un barathea. Seulement, quelques drapiers interrogés font une distinction entre grain de poudre et barathea. Pour eux, le grain de poudre c’est le fin du fin, une trame dense et serrée. D’où l’impression de poudre. Alors que le barathea, c’est beaucoup plus grossier. Et de conclure, de toute manière, le grain de poudre ça n’existe plus, y’a plus que du barathea. Cette manche au dessus, c’est du barathea. On le voit sur les boutons. C’est trop granuleux pour être du grain de poudre.

Pour avoir assez souvent observé des habits du siècle précédent, je peux confirmer que les grains de poudre que j’ai vu était d’une densité incroyable. Il faut tirer l’aiguille avec une pince pour arriver à coudre un bouton dedans. (Presque).

Le grain de poudre, ou la barathea, peuvent être noir, ou écru. Ou bleu. Ou rouge même, pour des uniformes de la garde royale anglaise. Bref, comme on veut.

Mais ce n’est pas non plus obligé. Un autre tissu adapté à un smoking, surtout un smoking d’été est la toile. Qui lorsqu’elle est un peu grosse, disons composée de fils un peu épais, peut prendre le nom d’hopsack. Souvent, ces toiles ou hopsack ne sont pas 100% laine, mais laine et mohair. Le mohair apportant un brillant et une raideur bienvenus. Cette toile un peu forte type hopsack, elle est en photo ci-dessous :

Et puis il y a aussi la faille. Ahaha voilà une armure rare. La faille, définition :

FAILLE, nom féminin. Tissu, toile de soie ou de fibre artificielle, moins brillante que le taffetas, à grains très marqués. Des côtes transversales se dessinent à la surface du tissu. Elles résultent de l’utilisation de filés de soie organsins en chaîne et de gros fils de soie ou de coton glacé en trame, ou encore de l’introduction simultanée de plusieurs duites dans le même pas. Le tombé de la faille est raide mais élégant. Autrefois, la chaine était en soie cuite.

Voilà pour cette définition qui est un bonheur de langue française, mais bien difficile à saisir. Ce que l’on peut rajouter est que la faille se fait aussi en laine. Et qu’une faille de laine peut très bien être utilisée pour couper un smoking. Il aura une tendance entre mat et brillant. C’est difficile à décrire, mais c’est très beau. La faille, c’est plus brillant qu’un twill tout bête. Mais moins brillant que du satin, comme le montre peu clairement la photo ci-dessous :

D’ailleurs, en parlant de cela, évoquons les revers du smoking noir. Le tissu qui les recouvre n’est pas du satin comme les clients me disent souvent. Mais de la faille justement. Faille de soie lorsque l’on a (énormément) d’argent, faille en matière artificielle dans tous les autres cas. La faille est un tissu luisant, mais pas brillant. Elle fait un contraste très subtil avec le tissu du corps, sans pour autant être brillante. En fait, la différence entre le lainage du corps et la matière du revers doit à peine s’apercevoir. C’est justement là que l’on remarque un smoking acheté chez Tati. Ses revers sont brillants, en satin (ou taffetas). Erreur, les revers brillants, c’est pour les vestes de fumoir en velours. Que les anglais appellent « smoking jacket ». Mince, on va se perdre… !

Enfin dernière option, des revers recouverts en cannelé, aussi appelé ottoman, aussi appelé reps suivant les matières. L’ottoman c’est en laine ou en coton ou en matière artificielle, le reps, c’est en soie. Ces cannelés sont striés horizontalement, pas verticalement. Du plus bel effet :

Voilà de quoi alimenter les débats sartoriaux les plus érudits! Ou simplement enrichir son vocabulaire de mots nouveaux. Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Une devinette doublée d’une drôlerie [réponse]

Au fil d’heures de ratissage des bases de données de wikimedia commons, je trouve et j’enregistre moult images. Dont celle-ci, Churchill pendant la guerre. Je ne crois pas trop me tromper en disant que les trois armes y sont réunies. Croisé de Marine à 4 rangs de boutons et teinte profondément navy à droite. Veston de l’Air à gauche en teinte logiquement… air force blue… ou RAF blue, (en prononçant longtemps le Raaaffff) et teinte terreuse pour la Terre. C’est si élégant.

En plus, il y a dans cette photo une drôlerie je pense. Une invention. Je vous laisse observer cette photo et mettre en commentaire quelle peut bien être cette drôlerie. Et demain ou après-demain, je donne la réponse 🙂

A demain, et bon début de semaine, Julien Scavini

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Et en effet, vous étiez nombreux à l’avoir vu… la fermeture à glissière, autrement appelée fermeture éclair, autrement appelée zip… sur les richelieus noirs de Winston Churchill! Plus simple que les lacets. Plus simple que la fermeture à boucle. Et avant le scratch. Quelle idée ergonomique. Jamais vu cela ailleurs ! On osera pas poser la question du bon goût, Churchill par ses origines et ce qu’il fit de sa vie avait tous les droits en la matière !

Je ne l’avais pas fait remarquer hier de peur de mettre la puce à l’oreille, mais l’accord entre le cuir des souliers et des uniformes est implacable. Souliers noirs pour l’Air Force et la Royal Navy, et encore mieux, des richelieus! Souliers marron pour l’Armée de Terre, et encore mieux, un derby. Voilà un bel exemple de dignité vestimentaire.

Quant à la pochette sur le croisé militaire, quelle merveille. J’espère que ce petit exercice d’observation vous fut d’un agrément des plus plaisants!

A bientôt

Le croisé, une question au carré

Sur la photo du Prince Michael de Kent (pour ceux qui ne le savent pas, un cousin germain d’Élisabeth II) publiée la semaine dernière, Monsieur A. à la boutique m’a fait remarquer le positionnement très bas des boutons. Il est vrai que les passepoils des poches côtés se retrouvent placés comme au milieu du carré de bouton.

C’est qu’à la fois les poches sont assez hautes en fait (pour ma part je les aurais placé un peu plus bas), et qu’à la fois le carré de boutons est assez bas. Cette position, je la trouve pour ma part assez bonne. Si l’on cache les poches, on remarque un placement des boutons un peu bas certes, mais cela permet de donner un V assez marqué pour placer de généreuses et opulentes cravates.

Soit le tailleur aurait pu descendre un peu les poches. Soit il aurait pu remonter un peu les boutons. Ce que cela nous montre, c’est qu’il n’y a jamais une seule bonne réponse en art tailleur.

Ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est qu’à cause de sa croisure double, le V de la veste croisée se trouve rogné un petit peu. Un boutonnage haut sur une veste croisée donne un V court, similaire à une veste droite à 3 boutons. Un boutonnage placé plus bas, comme sur le Prince permet de dégager un V digne d’une veste droite à 2 boutons, à peu près. Voyez plutôt ce dessin :

Mais aujourd’hui, j’ai envie de vous parler un peu de ce carré de boutons devant. Sur le Prince Michael de Kent, les boutons sont disposés devant en formant un carré fort scrupuleux.  C’est tout à fait satisfaisant pour l’esprit. Une sorte de quadrature.

Cela dit, est-ce que le carré est digne des proportions de l’Homme ? Pourquoi un rectangle aux proportions d’or ne serait-il pas mieux ? Un rectangle posé à la verticale, plus haut que large. Après tout, lorsque les drapiers dessinent des prince-de-galles et autres carreaux-fenêtres, ils ne dessinent jamais des carrés. Mais des rectangles verticaux. Car le rectangle vertical sied mieux à la verticalité du corps humain.

C’est avec cette logique que bien des tailleurs et stylistes composent le croisé. Et ce faisant, ils définissent plutôt un rectangle devant, vertical. Deux paramètres donnent ce rectangle un peu vertical : d’abord une croisure moindre, ensuite un corps relativement mince.

Car c’est le grand défi du croisé. Lorsque le porteur est mince, fluet, élancé, on manque un peu de tissu devant pour bien réaliser le carré de bouton. On ne peut pas trop forcer la croisure, car alors le bord du devant viendrait embrasser la poche. Et on ne peut pas non plus repousser la poche vers le dos, car alors celle-ci irait chatouiller la fente dos. Il y a un équilibre subtil à trouver et placer les quatre boutons un peu en forme rectangulaire vertical est obligatoire.

De là à dire que le croisé est plus facile à caler sur quelqu’un de corpulent, il n’y a qu’un pas que je peux bien franchir.

D’ailleurs, à l’inverse exactement, lorsque le client a un peu de « surface », il est aussi possible dans certaines circonstances d’obtenir un croisé avec des boutons disposés en rectangle… horizontal. C’est encore bien autre chose. Les stylistes de chez Ralph Lauren sont assez tentés par cela, comme une disposition un peu forcée du croisé, un stéréotype un peu outré. C’est ainsi que l’on forge des images.  

Ci-dessous : le carré, le rectangle vertical, le rectangle horizontal :

Pour finir, revenons au carré. Au bon carré bien régulier. Ses dimensions peuvent varier. Les tailleurs un peu « tradi » ont tendance à faire des petits carrés devant. Moi je trouve cela trop chiche. Le Roi Charles porte un peu comme ça. Petit croisé. J’aime mieux lorsque le carré prend une belle dimension, disons 12cm de côté. Au lieu de 10cm comme chez Charles. C’est subtil vous me direz.

Il est vrai. Le croisé, c’est fort subtil à bien dessiner et à bien calibrer. Et il dépend un peu de chaque client, de sa corpulence et de son rapport hauteur largeur. Quel art… ! Interprété avec diversité aussi bien par les tailleurs que par les clients ! & bloggeurs…

Ci-dessous, une image d’un croisé Ralph Lauren et une autre du Roi Charles, avec son petit croisé de boutons… et sa rustine en bas à gauche de la veste :

Bonne semaine, Julien Scavini

Les boutons du croisé

Si le croisé 6 en 1 façon années 90 revient un peu sur le devant de la scène sartoriale (à cause ou grâce à Lorenzo Cifonelli?), le modèle classique reste toutefois le 6 en 2. Soit pour celles et ceux qui ne suivraient pas, 6 boutons visibles sur le devant, dont 2 se boutonnent du côté droit.

Ce faisant, s’il y a 2 boutonnant à droite, il y a en retour 2 décoratifs à gauche, question de symétrie. Certains stylistes se sont essayés à l’asymétrie. Ainsi qu’un client une fois qui m’avait demandé de ne pas disposer les boutons ne « servant à rien ». C’est un style…

Le croisé classique 6 en 2 présente sur le devant 4 boutons disposés en carré. Plus deux boutons un peu plus haut, sur les poitrines. Pourquoi? Allez savoir. Probablement une question de silhouette et de forme en V. Le carré seul devant fait un peu pataud, comme ci-dessous à gauche. Ajouter ces deux boutons de manière un peu excentré, ça redonne une ligne à la veste en évasant son dessin vers les épaules. Une veste croisé avec un carré devant, mais sans les deux boutons aux poitrines, c’est tout à fait singulier. Ça fait pauvre. Voyez plutôt :

Sauf si la poche poitrine est plaquée. Alors dans ce cas, on ne met pas le bouton. Cela donne un vieux style de Lord en goguette. Car on ne le coud pas sur la poche. Comme je l’ai vu dans une publicité une fois. Ou une autre fois j’ai vu une médiocre fabrication chinoise qui se voulait sartoriale. Ne sachant pas quoi faire des deux boutons du haut, ils les avaient placés plus bas, en les rapprochant du carré. Quelle curiosité comme sur mon dessin ci-dessous à droite :

A titre informatif, je pense que les deux boutons décoratifs se placent au même espacement que les boutons du bas. Si 12cm, alors, 12cm. La diagonale fera un peu plus logiquement. Voir flèches en orange.

Anglais et italiens n’ont je crois pas la même approche de ce positionnement. Les anglais ont tendances à placer ces boutons proches du centre, donnant un V peu marqué, ci-dessous à gauche. A l’inverse les italiens placent les boutons de manière plus excentrés ci-dessous à droite, accentuant le V. Ralph Lauren est le maître en la matière, avec des boutons de poitrine placés sur les pinces devant. Je fais ainsi presque. J’aime bien. C’est selon les goûts.

Il y a aussi la hauteur de positionnement des boutons du croisé. J’ai tendance à penser que sur un croisé, il faut franchement abaisser ce niveau de boutonnage. Placer les deux boutons fonctionnels plus bas que si c’était une veste droite. En descendant le rang du bas sous la poche. C’est aussi une vision, que ne partagent pas toujours les ateliers.

La semaine prochaine si tout va bien on parlera du carré devant.

Reste enfin une dernière touche de symétrie sur le croisé. Avec une ou deux milanaises au revers… ? Pour moi, c’est deux comme la photo ci-dessous du cousin d’Elizabeth II, Mickael de Kent. Une de chaque côté. Autant aller sur la symétrie jusqu’au bout ! Mais ça aussi, c’est une question de goût !

Amusante photo enfin, autour du Président Truman, l’homme en papillon et croisé clair. A sa droite, un croisé à poche plaquée de poitrine, avec une bouton subtilement cousu au bord de la poche de poitrine… Et vers la gauche, un homme déboutonnant son croisé façon 4 en 1, sans les boutons de poitrine. Tout se fait, tout s’est fait !

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Trois manteaux d’hiver

Petit avertissement en préambule. Cet article totalement ringard illustré par le Roi Charles n’est destiné qu’aux anglomanes avertis. Les amateurs de manteaux modernes, slim et courts peuvent aller voir ailleurs.

J’aurais pu titrer ce billet « trois manteaux d’hiver qu’il faut avoir ». Mais, nous n’avons pas tous les moyens de crésus, et nous ne sommes pas tous né chez les Windsor. Et j’ai bien conscience que l’époque actuelle ne nécessite pas une telle débauche sartoriale. J’ai déjà écrit ça et là sur le manteau sans forcément ressentir le besoin de donner une réponse définitive. Mais le temps passant, je me fais une idée plus sûr des choses.

Je vous présente ce soir trois modèles de pardessus. J’aurais pu n’en proposer que deux ou au contraire quatre. Toutefois, à force de regarder des films en noir et blanc, des séries anglaises des années 90 mais dépeignant les années 50 ou 30, à force aussi de passer en revue des photos anciennes, je suis arrivé à ces trois modèles. Que par ailleurs le Roi Charles corrobore presque.

Ces trois modèles sont d’hiver. Chauds et lourds, coupés dans des molletons de laine. La gabardine un peu mi-saison, comme le manteau en whipcord, le fameux covert-coat, ne font pas partie de cette sélection permettant de lutter contre le froid.

Le premier manteau, l’absolue nécessaire, est je pense un grand croisé. Un pardessus statutaire et résolument urbain. Celui que Michael Douglas portait dans les années 80. Long, généreux, ample. Celui que l’on peut mettre pour aller au travail ou à un enterrement. Celui qui pose un personnage et donne une allure à nulle autre pareille. Je l’ai dessiné en bleu marine, car je pense que cette teinte est plus heureuse que le gris. Et plus moderne, remarquable petite concession à la modernité. Un modèle « charcoal » serait toutefois du meilleur goût aussi. Dans les deux cas, marine ou anthracite, il est possible d’opter pour un col recouvert de velours, marine ou noir. Bien que ce col donne un petit aspect… je ne sais pas, moins habillé peut-être? Plus fantaisiste? En même temps, le col de velours sur un grand croisé, c’est sublime. Premier dessin donc :

Le deuxième modèle est droit, plus simple et moins guindé. Pour être légèrement plus décontracté, je propose la couleur camel. Pour cette teinte, il y a deux choix. Soit fort clair à la manière de Loro Piana qui propose un poil de chameau lumineux et naturel, soit légèrement plus caramel à la manière des anglais, avec un mélange de laine et de cachemire. Cette teinte camel est aussi à l’aise en association avec un costume de ville gris ou bleu qu’avec une tenue de week-end plus décontractée. Elle est polyvalente. Les boutons cachés sont une option. Et le col en velours ton sur ton est une seconde option. Sachez que le velours beige, c’est presque impossible à trouver !

Enfin, dernière proposition d’hiver, dans un crescendo de décontraction, le manteau parfait pour sauter dans un train et dans une automobile rapide, un croisé à col enveloppant, type polo-coat. Réalisé dans un gros chevrons de tweed marronné, il est d’une souplesse parfaite. Ses détails nombreux, parements en bas de manche, poches boite-aux-lettres, martingale au dos, surpiqures voyantes en font un modèle sport.

Comme vous pouvez le constater, je reviens aux origines de Stiff Collar. De la rigueur anglaise et un esprit suranné affirmé. J’ai bien conscience que pour beaucoup et moi bien souvent, la doudoune est la réponse universelle. Mais, ne sommes-nous pas ici pour rêver un peu à de beaux vêtements d’un ancien temps. J’imagine que vous ne serez pas tous d’accord avec ces trois propositions, et c’est bien normal. Il existe tant d’autres manteaux tout aussi légitimes ! Et beaux.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

La doublure du pantalon

Tous les pantalons ont une doublure au niveau de la ceinture. A part les jeans. Une petite cotonnade en plusieurs morceau qui s’appelle la hausse de ceinture et qui double celle-ci, tout en camouflant le haut des sacs de poches. Le terme hausse est curieux. Il vient probablement du verbe hausser. Le dictionnaire donne : « Technique :Objet ou dispositif qui sert à hausser. » On l’aurait deviner.

Rentrons dans la technique. Chez un tailleur, la ceinture d’un pantalon est réalisée en triple épaisseur. A l’extérieur le tissu proprement dit. A l’intérieur contre la chemise, un tissu de coton, de la percaline exactement, faisant doublure. Entre les deux, en sandwich, une toile de lin fort rigide, donnant la structure verticale et le maintien de la bande de ceinture.

En industrie, il n’y a que deux couches. A l’extérieur le tissu proprement dit, légèrement thermocollé. Mais peu rigide. En revanche, la doublure intérieure (généralement en plusieurs bandes) incorpore elle une sorte de toile, un mesh, rigide. C’est le complexe de doublure, préfabriquée par une autre usine que celle qui coud les pantalons, qui incorpore cette sorte de toile qui fait la rigidité de la ceinture. De fait, ce composé, on ne l’appelle plus simplement une doublure de ceinture, mais une hausse. Car c’est lui qui tient la ceinture « debout », verticale et rigide.

Voilà pour cette première information.

Ensuite, parlons un peu de cette doublure qui est présente sur le devant de la cuisse, s’arrêtant sous le genoux. Elle n’est pas en coton elle. Mais en viscose sur les beaux pantalons. En polyester sur les mauvais. Et en soie sur les pantalons cousus à la main, si le client a apporté un bout de soie, à la fois pour faire son intéressant et pour embêter le tailleur avec des fadaises. Cette doublure rend tous les pantalons qui en ont des selvedges…. ahaha. Car cette doublure est coupée perpendiculairement au sens du tissu, et sa lisière (en anglais selvedge) un peu fileuse sert de bord non cousu.

Cette doublure est toujours présente sur les beaux pantalons, de laine. Si le pantalon est en coton ou en lin, cette doublure n’a aucun intérêt. C’est mon avis. Un chino n’a pas besoin de doublure. A priori… En mesure, j’ai l’opportunité de choisir avec mon atelier la présence ou non de cette doublure. Une fois que j’avais choisi de ne pas la mettre dans deux modèles en lin, le client a fait des histoires et j’ai du la coudre à la main… Je ne vous explique pas la galère pour rajouter une doublure dans un pantalon déjà cousu. Dès lors, j’ai tendance par défaut à laisser la doublure cuisse pour ne pas avoir d’histoires.

Cette doublure date de l’époque où la laine grattait. Car avant, oui, la laine grattait. Pourquoi dans les années 70 cette matière a perdu les faveurs du grand public et que le WoolMark a dû lancer d’immenses campagnes marketing pour ne pas faire oublier la laine… Car les anciens petits enfant se souvenaient – avec horreur – de leurs cuisses rougies par la laine qui grattait. Cette doublure cuisse devant est là où le pantalon applique le plus. Pour les laines les plus grattantes, il est aussi possible de doubler la cuisse dos.

Mais alors, de nos jours, alors que les laines ne grattent plus, ou peu, est-il utile de garder cette doublure? Pas forcément. Je me souviens que lors d’un stage chez Camps De Luca, j’avais ouï-dire que les pantalons n’étaient pas doublés. Et bien pourquoi pas. Je me suis fait cette double réflexion l’année dernière. L’été, je portais un pantalon de lin un jour de forte chaleur. La doublure de viscose me plaquait la cuisse et collait. Tout l’inverse des qualités du lin. J’ai fini par défaire le pantalon et araser la doublure en deux coups de ciseaux. Ah, le pantalon gagnait en fraicheur. Et en décembre, alors qu’il faisait bien froid, je sentais l’air froid remonter dans la jambe. La flanelle était agréable. Mais ce bout de viscose sur la cuisse était alors glacé. Désagréable. Dès, je me suis dit, peut-être qu’il est temps de se passer de cette doublure.

D’autant que cette doublure n’est pas simple à gérer avec les tissus fins. Il est obligatoire de lui donner du mou à cette doublure. En bref, d’en mettre plus que la laine elle-même. Avec comme objectif que la doublure jamais ne fasse tirer le tissu extérieur. Il y a un petit tour de main en couture à faire, pour avoir plus de doublure que de tissu. Un problème parfois ressort… le pli de la doublure n’est plus aligné avec le pli du tissu. Et le pli de la doublure se voit à travers le tissu. Et le client n’est pas content. En bref encore, la doublure fait du bazar et le tailleur est fautif.

Alors quant la doublure descend jusqu’à la chaussure, devant et derrière, je ne vous raconte pas le stress si jamais la doublure a un comportement inapproprié. Oui, car dans les tweeds bien grattant, une doublure devant et derrière, intégrale, peut être agréable. Elle peut aussi aider les chaussettes mi-bas à glisser mieux et à ne pas agripper le mollet. Je ne l’ai pas testé moi-même. Parce que l’idée de mettre une matière artificielle pour gainer entièrement un beau pantalon de laine me parait baroque. Je préfère être en contact d’une matière naturelle plutôt que d’une viscose. Mais chacun ses goûts et ses petits trucs !

Alors, avec ou sans doublure cuisse ? Faîtes vos jeux.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini